—«Baissez-vous, commandant, baissez-vous», me crie de loin Osman, qui en voit venir un second vers moi, tandis que mon attention est encore aux tombes.—Me baisser, pour quoi faire? C'est bon pour les obus. Mais pour les shrapnels, qui tombent d'en haut! Non, ce sont nos casques d'acier qu'il aurait fallu, mais étourdiment, ne nous méfiant pas, nous les avons laissés dans l'auto avec nos masques. Nous sauver, c'est tout ce qui nous reste à faire. Il accourt vers moi, avec sa bêche et sa deuxième petite bouteille. Et je lui crie: «Non, non, trop tard, sauve-toi!»—Ah! mon Dieu, et l'auto qui n'est pas tournée! Mais c'était élémentaire, en arrivant j'aurais dû commencer par là. Série noire des étourderies, aujourd'hui; où donc ai-je la tête. C'est qu'aussi elle avait été si calme, notre entrée dans ce cimetière! Et je crie aux deux chauffeurs qui photographiaient encore: «Mais laissez tout, laissez! Allez vite tourner l'auto! Pas trop vite tout de même, non, pour ne pas faire trop de bruit! Mais allez! courez!» Osman a profité de la diversion avec les chauffeurs pour commencer de creuser près de moi: «Non, laisse ça, je te dis; tu vois bien qu'ils continuent; cours te mettre derrière un arbre de la route!—Mais ça y est, commandant, c'est fait. Du temps que l'auto va tourner, c'est fini!» Dans le fond, j'aime mieux qu'il me désobéisse un peu, et que cela se fasse. Jamais trou ne fut si prestement creusé, ni bouteille plus lestement enfouie; après quoi, il ramène la terre, saute dessus pour l'aplatir, et jette sa bêche de fossoyeur. Alors nous partons au pas de course, sur les tertres de nos morts, intérieurement leur demandant de nous pardonner. Rien de si ridicule, rien qui ait l'air plus bête que de courir sous le feu. Mais je ne suis pas seul; j'ai charge d'âmes avec ces soldats, et je serais criminel en retardant, ne fût-ce que d'une seconde, leur fuite à tous.

Les shrapnels éclatent toujours, semant autour de nous leur grêle. Et comme c'est étrange, les raffinements de la guerre moderne, cette Mort qui nous cherche ainsi du fond de l'invisible, du fond des ouates blanches de l'horizon, lancée sur nous par des gens que nous ne voyons pas et qui ne nous voient pas davantage, lancée à l'aveuglette, mais sûre quand même de nous atteindre!

Nous arrivons à l'auto juste comme elle a fini de tourner, sautons dedans, et en route à toute vitesse, ouvrant tout. Devant les tranchées habitées, nous repassons en ouragan; les têtes cette fois se soulèvent à peine, à cause de l'arrosage. Ils sont à l'abri, eux, mais pas encore nous, qui n'avons que notre vitesse pour nous sauver.

Pendant cette fuite éperdue, où je n'ai plus rien à faire qu'à laisser courir, mon imagination plus libre se reporte sur le si lugubre cimetière et ses morts. Et les shrapnels, comme on les entendait bizarrement bien, au milieu de ce silence et dans ce brouillard extraordinaire qui augmentait, à la manière d'un microphone, le bruit de leur vol! C'est peut-être la première fois du reste que je les écoute ainsi en solo, dégagés de tous les habituels fracas, dans l'intimité si j'ose dire, et m'ayant fait l'honneur de venir pour moi seul. Jamais donc encore je n'avais éprouvé ce sentiment presque physique de leur folle vitesse de petite chose dure, et de ce que doit être le choc contre un fragile obstacle, une poitrine ou une tête…

Le tour est joué, nous rentrons dans le village de B… Là, fini pour les shrapnels, les pièces à longue portée, seules, pourraient nous atteindre. Nous n'avons ni une vitre cassée, ni une égratignure. D'instinct, les chauffeurs s'arrêtent, au moment où j'allais le leur dire, non que l'auto ait besoin de souffler, nous non plus, mais besoin de nous reconnaître, de mettre un peu d'ordre dans les manteaux jetés pêle-mêle, qui, depuis le rapide départ, dansaient la sarabande avec les appareils photographiques, les casques et les revolvers.

Et alors, comme des gens qui, pour s'abriter contre une averse, ont tout de même fini par trouver une porte cochère, en nous regardant nous avons envie de rire. Rire malgré le souvenir angoissant et tout frais de nos morts, rire de l'avoir échappé belle, rire d'avoir réussi ce que nous voulions faire, et surtout d'avoir nargué ces imbéciles qui nous tiraient dessus…

XXIII
AU PREMIER SOLEIL DE MARS

10 mars 1916.

Cette zone de quinze ou vingt kilomètres de large, si affreusement déchiquetée, qui, dans notre France, s'étend depuis la mer du Nord jusqu'à l'Alsace et suit la ligne des tranchées où se terrent les Barbares, cette zone de la grande angoisse et de la grande gloire, c'est par ici, je crois, qu'elle atteint le maximum de son invraisemblance de mauvais rêve, en même temps que le maximum de son horreur;—je dis par ici, parce que je n'ai pas le droit de préciser davantage, mais enfin par ici, dans certaine province qui, dès avant la guerre, avait reçu un triste surnom, quelque chose comme la désolée, la miséreuse, ou même, si l'on veut, la pouilleuse. C'est que, avant la dévastation, elle était déjà très aride, presque sans verdure; des vallonnements dénudés, quelques bouquets de pins rabougris, et des villages bien pauvres, qui n'avaient même pas la grâce d'être anciens, car de siècle en siècle, les sauvages d'Allemagne étaient venus s'y ébattre et après leur passage il avait fallu tout rebâtir.

Et à présent, depuis la grande ruée nouvelle qui a dépassé toute abomination connue, combien elle est étrange, presque fantastique, cette région de misère, avec ses ruines calcinées, avec son sol couleur de craie, fouillé, refouillé jusqu'aux entrailles profondes, comme par des myriades d'animaux fouisseurs! Une fois de plus, j'y pénètre aujourd'hui en auto, pour une mission que l'on m'a donnée, et je ne l'avais encore jamais vue dans tout ce gâchis des dégels, où nos pauvres petits guerriers en capote bleue s'empêtrent si péniblement jusqu'à mi-jambe. Le cœur se serre à mesure que l'on avance, par ces chemins défoncés qui s'encombrent toujours davantage de nos chers soldats si lamentablement couverts de boue et devenus tout grisâtres. Les rares villages sur le parcours sont de plus en plus touchés par les obus, et c'est fini d'apercevoir des villageoises ou des enfants; plus de civils, rien que des casques bleus, mais il y en a par milliers. La fonte rapide des neiges, sous un soleil si ardent tout à coup, trace dans les lointains d'immenses zébrures, les unes blanches, les autres couleur de terre. Et toutes les collines que nous rencontrons à présent semblent habitées par des tribus de troglodytes; chaque pente qui nous fait face, à nous les arrivants, et qui par suite échappe à la vue et au tir de l'ennemi, est criblée de bouches de souterrains, qui s'alignent, ou bien se superposent à plusieurs étages, et où l'on voit apparaître des têtes humaines, casquées, prenant le soleil… Qu'est-ce que c'est que ce pays, est-il préhistorique, ou seulement très lointain? Assurément, on ne dirait plus la France. N'était ce vent âpre et glacé, on croirait presque, sous le ciel d'aujourd'hui trop bleu pour un ciel du Nord, on croirait les berges du Haut-Nil, la chaîne libyque où bâillent les hypogées…