De nouveau se présente un semblant de village, le dernier que je traverserai, car ceux qui, plus loin, jalonnent encore la route vers les Barbares ne sont plus que d'informes amas de pierres, aux aspects de tumulus. Bien entendu, il est aux trois quarts démoli, celui-là: pans de murs bizarrement découpés à jours et portant de noires marbrures de suie aux places où passaient les cheminées. Mais beaucoup de soldats sont gaiement installés à déjeuner, dans les abris tout à fait illusoires que leur offrent ces restes de maisons; il y a même des fourriers qui, sur des tables improvisées, font sans s'émouvoir leurs écritures… Bang! Un obus!… Un obus lancé de très loin et à l'aveuglette par les Barbares, sans utilité définie, mais avec l'espoir qu'il pourra toujours faire du mal à quelqu'un. Il est tombé sur une ruine d'écurie sans toiture, où de pauvres chevaux étaient attachés, et voici deux d'entre eux qui s'abattent le ventre en l'air, gesticulant des quatre pattes comme ils font tous à l'heure de mourir; ils rougissent la neige de jets de sang, qui leur sortent de la poitrine en secousses, comme lancés par une pompe.
Après le village, vite disparu, j'entre dans cette solitude, toujours un peu solennelle, qui, d'un bout à l'autre du front, indique le voisinage immédiat des Barbares. Le soleil de mars, étonnamment lourd, darde sur ce désert tragique, où d'immenses plaques de neige alternent avec des étendues couleur de boue. Et maintenant, chaque fois que ma voiture s'arrête, pour une hésitation, pour une cause quelconque, et que le moteur fait silence, on entend de plus en plus fort le bruit du canon.
Me voici enfin au point terminus où mon auto peut me porter; si je la menais plus loin, elle serait vue par les Boches, et les obus, qui vagabondent çà et là dans l'air, convergeraient sur elle; il faut la remiser, avec mes chauffeurs, derrière un repli du sol, et continuer seul, à pied.
D'abord, j'ai besoin de téléphoner au quartier général,—et le «bureau», c'est ce trou noir qui se dissimule parmi de maigres broussailles; par un escalier tout étroit, je plonge jusqu'à 7 ou 8 mètres dans la terre, et là, je trouve, comme «demoiselles du téléphone», quatre soldats, que de minuscules lanternes électriques éclairent d'une lueur de ver luisant. Ce sont des territoriaux, d'une quarantaine d'années; et celui qui me fait passer l'appareil porte une alliance au doigt,—il a donc sans doute, là-bas quelque part au grand air, quelque part où la vie est possible, une femme et des enfants. Cependant il me conte qu'il est depuis six mois déjà dans ce trou humide, sous la terre que ne cessent de balayer les obus, et il dit cela avec une résignation souriante, comme si le sacrifice était tout naturel; ses camarades de même parlent de leur vie de termite sans une nuance de plainte. Et ils sont admirables eux aussi, tous ces patients héros de l'obscurité, autant peut-être que leurs camarades qui se battent au grand air, à la lumière du jour et dans l'excitation mutuelle.
Au sortir du souterrain, où s'assourdissaient les bruits, on réentend clair la canonnade et on reçoit un éblouissement de ce soleil inusité qui illumine toutes ces blancheurs de neige.
J'ai deux kilomètres à faire environ dans l'étrange désert pour atteindre un pauvre petit bouquet de pins tout chétifs, que j'aperçois là-bas sur une hauteur; c'est là que j'ai donné rendez-vous à un officier du Génie auquel j'ai affaire, pour la mission dont je suis chargé.
Un simulacre de désert, devrais-je plutôt dire, car il est très habité en dessous par nos soldats en armes et l'oreille au guet; au moindre signal d'attaque, ils sortiraient par mille trous; mais pour le moment, dans tout le déploiement de cette étendue, si ensoleillée et cependant si froide, on aperçoit à peine une ou deux capotes bleues qui rôdent, allant d'un abri à un autre.
Et un désert terriblement bruyant, car, outre les continuelles détonations d'artillerie plus ou moins proches, on y entend voler comme des espèces de gros scarabées, qui en passant font presque un bourdonnement d'aéroplane, mais qui, à force de vitesse, sont tous invisibles; ils passent au hasard, et, quand ils se heurtent durement la tête contre le sol, on voit des cailloux, de la terre, de la ferraille jaillir en gerbe. A l'horizon vers l'Est, se profile sur le ciel un de ces tumuli faits de décombres, qui marquent maintenant la place des anciens villages, et c'est là-dessus que les scarabées monstres s'acharnent le plus à tomber, en provoquant chaque fois des envols de plâtras et de poussière: bombardement d'ailleurs inutile et stupide, puisque tout cela est déjà mort.
Aujourd'hui surtout, jour de grand dégel, deux kilomètres ici, dans cette région où tant de nos pauvres soldats sont condamnés à vivre, en représentent bien dix ailleurs,—tant la marche y est difficile. La boue vous happe jusqu'aux chevilles, et on n'en peut plus retirer son pied, car elle colle comme de la glu. Le vent reste toujours aussi âpre, glacé; mais, au milieu du ciel trop bleu, rayonne un soleil qui brûle la tête, et, sous le casque d'acier qui devient plus pesant, la sueur perle au front. La neige décidément s'est mise à fondre à vue d'œil; toutes les tristes collines dénudées reprennent par le sommet leur couleur brune et semblent des croupes de bêtes, couchées sur ces plaines encore blanches.