C'est la première fois que je me trouve si absolument et infiniment seul, au milieu de ce décor d'immense désolation, qui étincelle de lumière aujourd'hui par hasard et n'en est peut-être que plus lugubre. Jusqu'à ce que j'aie atteint le petit bois où m'appelle une affaire de service, je n'ai à penser à rien, à m'occuper de rien, ni d'éviter les obus qui ne m'en laisseraient pas le temps, ni même de choisir la place où poser mon pied puisque l'on enfonce également partout. Et voici que peu à peu je me sens revenir à une mentalité de jadis, une mentalité d'avant-guerre, et, toutes ces choses auxquelles je m'étais habitué, je les regarde et les juge comme si elles étaient nouvelles. Il y a seulement une vingtaine de mois, qui donc eût imaginé de tels aspects? Ainsi, ces innombrables déblais de terre—des déblais blancs puisque la terre de cette province est blanche,—des déblais qui sont jetés partout en longues traînées et qui tracent sur ce désert des multitudes de lignes comme des zébrures, est-ce possible qu'ils indiquent les seuls chemins où nos soldats de France puissent aujourd'hui circuler avec une demi-sécurité? Petits chemins creux, les uns ondulés, les autres droits, que l'on a nommés «boyaux» et qu'il a fallu multiplier, multiplier à tel point que le sol en est sillonné à l'infini! Quel prodigieux travail ils représentent d'ailleurs, ces sentiers de taupes, en réseau sur des centaines de lieues! Si on y ajoute les tranchées, les abris-cavernes, toutes ces catacombes qui plongent jusqu'au cœur des collines, on reste confondu devant tant et tant de fouilles, qui sembleraient l'œuvre des siècles.
Et ces espèces de filets tendus de tous côtés, si l'on n'était pas averti et accoutumé, comprendrait-on ce que cela peut bien être? On croirait que des araignées géantes ont tissé leurs toiles sur ces myriades de piquets, qui s'en vont à perte de vue, tantôt plantés en lignes droites, tantôt formant des cercles ou des demi-lunes, traçant sur l'étendue des dessins qui doivent être cabalistiques pour mieux envelopper et empêtrer les Barbares. On les a du reste terriblement renforcés, doublés, décuplés, ces filets d'arrêt, depuis mon dernier passage, et nos soldats tisseurs d'embûches ont dû en faire, là dedans, des tours et des passes, avec leur énorme bobine de fils barbelés sous le bras, pour obtenir ces fouillis inextricables…
Mais, par exemple, ce qui se comprend au premier coup d'œil et ce qui ajoute à l'horreur macabre du grand ensemble, ce sont ces enclos de distance en distance, ces balustrades de bois enfermant des groupes serrés de pauvres petites croix funéraires faites de deux bâtons. Cela, tout de suite, hélas! on voit ce que c'est! Ils gisent donc ainsi, au bruit des canonnades, comme si la bataille n'était pas encore finie pour eux, nos chers disparus, nos héros obscurs et sublimes,—inapprochables en ce moment, même pour ceux qui les pleurent, inapprochables parce que la mort ne cesse de passer dans l'air au-dessus de leurs petites assemblées silencieuses…
Ah! pour compléter l'invraisemblance de tout, voici un oiseau noir par trop gigantesque, un monstre d'Apocalypse, qui vole à grand bruit là-haut! Il s'en va du côté de France, cherchant sans doute la région plus abritée où l'on commence à trouver des femmes et des enfants, avec l'espoir d'en abattre quelques-uns…
Je marche toujours, si cela peut s'appeler marcher, cette lassante et inexorable série d'enfoncements dans la neige et la boue si froide. Et enfin j'arrive au bouquet d'arbres du rendez-vous; il me tardait, car le casque et la capote étaient des fardeaux sous ce brûlant soleil imprévu. Je suis du reste en avance; l'officier que j'ai fait appeler—pour des questions de nouveaux ouvrages de défense, de nouvelles lignes de filets et de nouveaux trous—c'est lui sans doute, cette silhouette bleue qui vient par ici sur les nappes de neige; mais il est loin, et j'ai quelques instants encore pour continuer ma rêverie du chemin, avant l'heure de redevenir précis et appliqué. Le lieu évidemment n'est pas de tout repos, car ces tristes branchages déjà moitié saccagés, on sait que les gros hannetons bourdonnants qui passent de temps à autre les traverseraient comme de simples feuilles de papier; mais c'est égal, un petit bois, cela tient compagnie, cela entoure, cela illusionne.
Je suis là sur une hauteur, où le vent souffle plus glacial et d'où je domine tout l'effroyable paysage, la succession des monotones collines zébrées de boyaux blanchâtres, et les quelques arbres échevelés par la mitraille. Dans les lointains, ces transfilages de fer, tendus partout, brillent légèrement au soleil, un peu comme ces fils de la Vierge qui apparaissent au-dessus des prairies au printemps. Et de tous côtés les détonations d'artillerie font leur bruit coutumier, qui est incessant, par ici, nuit et jour, comme celui de la mer contre les falaises…
Ah! le grand oiseau noir a trouvé à qui parler dans l'air. Je le vois tout à coup assailli par une quantité de ces flocons de ouate blanche (éclatements de shrapnels) qui ont la mine si innocente, mais qui sont si dangereux pour les oiseaux de son espèce. Alors il se hâte de rebrousser chemin. Et ses crimes seront pour une autre fois.
De derrière une élévation voisine, débouche une théorie de personnages bleus, qui seront près de moi avant l'officier en route là-bas. C'est l'un quelconque, l'un entre mille de ces petits cortèges que l'on rencontre à toute heure, hélas! le long du front et qui font pour ainsi dire partie du décor. En tête, quatre soldats portent une civière, et d'autres suivent pour les relever. Attirés eux aussi par la protection illusoire des branches, ils s'arrêtent d'instinct à l'entrée du bois, pour souffler et changer d'épaules. Ils viennent des tranchées de première ligne, qui sont à trois ou quatre kilomètres d'ici, et vont porter un «grand blessé» à une ambulance souterraine, qui n'est plus qu'à un quart d'heure de marche. Eux non plus n'avaient pas prévu ce mauvais soleil de mars qui brûle les têtes, ils ont leur casque et leur capote d'hiver, et cela leur pèse autant que le précieux fardeau qu'ils s'efforcent de ne pas secouer; de plus, ils traînent à chaque jambe une épaisse carapace de neige et de boue gluante qui leur fait des pieds d'éléphant, et la sueur coule à grosses gouttes sur leur brave figure fatiguée.
—«Qu'est-ce qu'il a, votre blessé?» dis-je à voix basse.
A voix plus basse encore ils me répondirent: «Son ventre est tout ouvert… Oh! le major de la tranchée a dit que…» Ils ne finissent la phrase que par un hochement de tête, mais j'ai compris. Du reste il n'a pas bougé. Sa pauvre main reste posée sur son front et ses yeux, sans doute pour les garantir du trop cuisant soleil, et je demande: «Pourquoi ne lui avez-vous pas couvert la figure?—Nous lui avions mis un mouchoir, mon colonel, mais il l'a ôté: il a dit qu'il aimait mieux comme ça, pour voir encore des choses entre ses doigts…»