Il est une de nos grandes villes martyres du Nord où l'on ne peut entrer que par des sentiers détournés et couverts, avec des précautions de Peau-Rouge en forêt, car des Barbares sont cachés partout dans la terre, sur la colline toute proche, et, de leurs méchants yeux à lunettes, ils surveillent les routes pour arroser de mitraille ceux qui oseraient arriver par là.

Un adorable soir de septembre, j'ai été guidé vers cette ville par des officiers habitués à ses dangereux entours; en zigzaguant dans des bas-fonds, à travers des jardins abandonnés, parmi les dernières roses et les arbres chargés de fruits, nous avons atteint sans encombres les faubourgs, et bientôt les rues de la ville même, où l'herbe des ruines a commencé de pousser, depuis un an que la vie s'en est retirée. De loin en loin, quelques groupes de soldats; autrement personne, le silence de la mort, sous le merveilleux ciel d'un été finissant.

Avant l'invasion, c'était une de ces villes un peu désuètes, au fond de nos provinces françaises, avec de modestes hôtels armoriés sur des petites places plantées d'ormeaux; et on devait y vivre si tranquille, au milieu de coutumes un peu surannées! Vieilles demeures héréditaires, qui étaient sans doute aimées avec respect, mais que la barbarie imbécile s'acharne chaque jour à détruire! Beaucoup se sont effondrées en déversant sur les pavés leur mobilier vénérable, et, dans leur actuelle immobilité, elles gardent comme des attitudes de souffrance. Ce soir, qui est par hasard un soir d'accalmie, des coups de canon, un peu au loin, viennent encore ponctuer, si l'on peut dire ainsi, la monotonie funèbre des heures; mais cette musique intermittente est tellement habituelle, par ici, qu'on l'entend sans y prendre garde; au lieu de troubler le silence, il semble même qu'elle le rend plus profond en même temps que plus tragique.

Ça et là, contre des murs restés intacts, des petits écriteaux, imprimés sur papier blanc, portent cette notice: «Maison encore habitée». Suivent les noms, inscrits à la main, de ces habitants si tenaces. Et cela prend, on ne sait pourquoi, quelque chose d'un peu puéril. Est-ce pour éloigner les maraudeurs, ou bien pour avertir les obus? Et où donc ai-je déjà vu ailleurs, au milieu d'une désolation pareille à celle-ci, de petits écriteaux de ce genre?—Ah! c'était à Pékin, pendant l'occupation des troupes européennes, et dans ce malheureux secteur dévolu à l'Allemagne, où les soldats du Kaiser lâchaient toute bride à leurs pires instincts.—Car on pouvait les juger là, ces brutes, par comparaison avec les soldats des autres pays alliés, qui occupaient les quartiers voisins sans faire de mal à personne. Non, eux seuls, ces Allemands, étaient des tortionnaires, et les pauvres êtres livrés à leur cruauté balourde essayaient de se préserver en collant sur leur porte des inscriptions naïves, comme par exemple: «Ici, nous sommes des Chinois protégés français», ou bien encore: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens». Mais rien n'y faisait. Du reste leur empereur,—lui, toujours lui dont on est sûr de trouver les tentacules gonflés de sang au fond de toute plaie qui s'ouvre en un pays quelconque de la terre, lui, le grand organisateur des tueries mondiales, seigneur de la fourberie, prince des abattoirs et charniers,—lui, donc, avait dit à ses troupes: «Allez et faites comme les Huns! que la Chine, dans un siècle, soit encore sous la terreur de votre passage!» Et tous lui avaient copieusement obéi.

Mais ces maisons de Pékin, saccagées par son ordre, avaient déversé, sur les vieilles dalles des rues là-bas, quantité de reliques bien étranges pour nous et bien lointaines: images de piété chinoise, débris d'autels d'ancêtres, et petites stèles de laque, où s'inscrivaient, en colonnes, de longues généalogies mandchoues aux origines perdues dans la nuit.

Tandis qu'ici les pauvres choses qui, dans la ville de ce soir, gisent parmi les décombres, nous sont plus familières et leur vue nous serre davantage le cœur: un berceau d'enfant; un humble piano de forme démodée, tombé les pieds en l'air d'un étage d'en haut, et qui éveille encore des idées de sonates anciennes, à des veillées de famille. Et je me rappelle, dans un ruisseau, sur des immondices, la photographie pieusement «agrandie» et encadrée d'une honnête et douce figure d'aïeule en papillotes! Elle doit depuis longtemps dormir dans quelque caveau, cette grand'mère, et l'image tant profanée en était sans doute le dernier reflet terrestre…

Le bruit du canon se rapproche, à mesure que l'on avance dans ces rues agonisantes, où tout un été d'abandon a eu le temps de faire germer tant de graminées et de fleurettes sauvages.

Au milieu de la ville est une cathédrale, un peu l'aînée de celle de Reims et très célèbre dans notre histoire de France. Les Allemands, bien entendu, se sont beaucoup réjouis de la prendre pour cible, sous toujours leur même prétexte, d'une stupide finasserie, qu'il y aurait eu un poste d'observation au sommet des tours. Un prêtre à la soutane lisérée de rouge, qui n'a jamais fui devant les obus, nous en ouvre la porte et nous y accompagne.

Et c'est une très saisissante surprise, en y entrant, de la trouver entièrement blanche, mais d'une blancheur vive de bâtisse toute neuve. Avec ces brèches, que les Barbares y ont faites du haut en bas, elle ne donne pas, au premier abord, l'impression d'une ruine, mais plutôt d'une construction en cours, à laquelle on continuerait de travailler. Elle est du reste merveilleuse de hardiesse et de grâce, elle est un chef-d'œuvre de notre art gothique dans sa plus pure éclosion première.

Le prélat nous explique cette déconcertante blancheur. Avant l'arrivée des Barbares, on finissait à peine le long travail de dépouiller chaque pierre l'une après l'autre pour mieux reprendre tous les joints au ciment; ainsi s'en est allée en poussière cette teinte grise que des encens, brûlés depuis tant de siècles, lui avaient donnée. Un peu sacrilège peut-être, ce grattage, mais cela permet, je crois, de mieux admirer; en effet, sous cette uniforme nuance de cendre, à laquelle nous sommes habitués dans nos vieilles églises, les piliers sveltes, les fines nervures des voûtes, semblent pour ainsi dire d'une seule pièce et on croirait qu'ils ont jailli sans coûter d'efforts; ici, par contre, ces myriades et myriades de petites pierres, si distinctes les unes des autres, dans leur sertissage renouvelé, sont incompréhensibles et presque inquiétantes de se tenir comme cela en suspens, pour former plafond à de telles hauteurs au-dessus de nos têtes; bien mieux que dans les églises estompées de couleur de cendre, nous avons ainsi la révélation de tout le patient et miraculeux travail de ces artistes d'autrefois qui, sans le secours de notre ferraille ni de nos truquages modernes, parvenaient à faire tenir indéfiniment des choses si frêles et aériennes.