Dans la basilique comme dehors, règne un silence d'angoisse, lentement ponctué par les coups de canon. Et sur le trône épiscopal, est restée lisible cette devise, qui prend au milieu de tant de désarroi la valeur d'un anathème ironique lancé aux Barbares: Pax et Justitia.

En marchant sur des semis de décombres, autant que possible on se détourne par respect des précieux fragments de vitraux; on préfère ne pas entendre, sous les pas, leur petite musique de verre qui se brise… Toutes les lueurs du soir d'été, insolites dans de tels sanctuaires, entrent à flots par les déchirures béantes, ou par les belles fenêtres ogivales que rien ne ferme plus. Et les doubles rangs de colonnes fuient en perspective dans de la blancheur lumineuse, comme des futaies alignées de gigantesques roseaux blancs.

Au sortir de la cathédrale, dans une des rues désertes, un mur se présente à nous, couvert de placards d'imprimerie que les obus semblent avoir pris spécialement à tâche de déchiqueter,—des placards qui s'étaient juxtaposés le plus près possible, enchevêtrant leurs marges, comme jaloux de la place, avec un air de vouloir se recouvrir les uns les autres et se dévorer. Malgré la mitraille qui les a si bien criblés, on en lit encore des passages, qui étaient sans doute les essentiels, puisqu'ils ont été imprimés en lettres beaucoup plus grosses, pour mieux sauter aux yeux.—«Trahison! Bluff éhonté!» crie l'une des affiches.—«Infâme calomnie, ignoble mensonge!» répond l'autre, en énormes lettres raccrocheuses… Qu'est-ce que cela peut bien être, mon Dieu?

—Ah! oui, toute la misère de nos petites luttes électorales de la dernière fois, qui est restée là placardée, comme au pilori, et lisible encore malgré les pluies de deux étés et les neiges d'un hiver! C'est étonnant la persistance des inepties, collées sur de simples morceaux de papier contre des maisons! D'habitude on passe sans regarder devant ces choses, qui de nos jours sont tombées au-dessous du sourire et du haussement d'épaules. Mais sur ce mur, où l'ironie des obus en a fait justice en les perçant de mille trous, elles prennent soudain je ne sais quel comique irrésistible; nous leur sommes redevables d'un moment de détente et de franc rire,—et c'est la seule fois sans doute, au cours de leur piteuse petite durée, qu'elles auront au moins servi à quelque chose.

Aujourd'hui, qui donc s'en souvient, de ces mesquineries d'antan? Ils en riraient les premiers, ceux qui les ont écrites et qui peut-être à l'heure qu'il est se battent fraternellement côte à côte. Plus tard, je ne dis pas, quand les Barbares seront enfin partis, nos sectarismes, hélas! essaieront encore çà et là de dresser la tête; mais, quand même, ils auront reçu, dans la grande guerre, le coup dont on ne se relève jamais plus. N'importe ce que l'avenir nous réserve, rien ne pourra faire qu'il n'y ait pas eu en France, d'un bout à l'autre de notre front de bataille et pendant de longs mois, ces réseaux entrelacés de petits souterrains qu'on appelle des tranchées. Et ces tranchées qui, à première vue, ne sembleraient que d'affreux trous pour la misère sordide et la souffrance, auront été au contraire le plus grandiose des temples, où nous serons venus tous nous purifier et, pour ainsi dire, communier ensemble à la même table sainte!…

Nos tranchées, mais elles commencent là tout près, trop près, hélas! de la ville martyre, elles sont au milieu du mail,—et nous nous y rendons, à travers le désastre de ces rues où ne passe plus personne.

On sait que nos villes de province, presque toutes, ont leur mail, qui est une promenade ombreuse, sous des arbres souvent centenaires; celui d'ici était réputé l'un des plus beaux de France; mais il ne faudrait plus s'y risquer, par exemple, car la mort y rôde à toute heure, et nous ne pourrons le traverser que clandestinement, par ces souterrains tortueux, creusés en hâte, que l'on appelle des boyaux.

D'abord, on nous le montre, dans son ensemble, par une meurtrière qui traverse une épaisse muraille. La tristesse en est peut-être plus poignante encore que celle des rues, parce qu'il représente le lieu d'élection où s'assemblaient jadis les bonnes gens d'ici, pour le repos et la gaieté tranquille. Il se déploie à perte de vue entre ses rangées d'ormeaux; il est vide bien entendu, vide et silencieux; une herbe funèbre est même venue verdir ses longues allées, comme s'il était plongé dans la paix d'un définitif abandon, et, à cette heure exquise du soir, le soleil couchant y trace, jusqu'au lointain, une série de raies d'or, entre les ombres allongées des arbres.—On le dirait vide, oui, le mail de la ville martyre, car pour le moment rien n'y bouge, on n'y entend rien bruire; mais il est sillonné çà et là par des traînées de terre, semblables en plus grand à celles que les rats ou les taupes font dans les prairies; or, nous devinons ce que cela veut dire, car nous les connaissons bien, les couloirs sournois de la guerre moderne… Sinistres petites fouilles, elles nous révèlent tout de suite que ce lieu de morne silence est terriblement habité au contraire, sous son herbe verte, et que des yeux ardents le surveillent de partout, que des canons dissimulés le tiennent en joue; qu'il suffirait d'un imperceptible signal pour y faire exploser du sol une vie furieuse, le feu, le sang, les cris, tout le vacarme de la mort…

Maintenant, par une descente étroite et cachée nous pénétrons dans ces sentiers appelés boyaux, qui vont nous conduire tout près, tout près des Barbares, presque jusqu'à les entendre souffler. C'est quelque chose de pénible et d'interminable, que la marche là dedans; il y fait chaud et lourd; on a constamment l'impression qu'ils vous serrent trop et que la terre des parois va vous frotter les épaules; et puis, tous les dix ou douze pas, ce sont des petits coudes, d'une brusquerie voulue, vous obligeant à tourner, tourner sur vous-même; on a conscience de faire dix fois trop de chemin et de n'avancer qu'à peine. Quelle tentation vous prend, d'escalader les obsédants talus pour retrouver l'air plus libre, ou seulement de passer la tête au-dessus, pour regarder au moins où l'on va!… Mais ce serait la mort… Et on est un peu angoissé vraiment de se sentir en prison dans ce labyrinthe, de savoir que, pour être sûr de s'en évader vivant, il faudra sans merci repasser par la succession indéfinie de ces petits tournants, qui vous étreignent et vous retardent…