La chaude oppression de ces couloirs s'augmente du fait d'y rencontrer beaucoup de monde, des hommes en houppelande bleu pâle, qui se plaquent aux parois et que l'on frôle en passant; à certains endroits, c'est peuplé comme les galeries d'une fourmilière; si donc il fallait tout à coup fuir en hâte, quelle mêlée, quels écrasements! Il est vrai, ils ont des figures à la fois si souriantes et si résolues, nos soldats, que l'idée d'une fuite de leur part, devant n'importe quoi, ne vient même pas vous effleurer.

Comme l'heure approche de leur repas du soir, ils commencent de monter leur petites tables, çà et là, dans des recoins plus sûrs, dans des abris voûtés. Car on pense bien qu'il faut souper de bonne heure, pour y voir clair; on n'allumera pas de lampes bien entendu; dès la nuit close il fera noir ici comme chez le diable, et, sauf une alerte, une attaque aux lueurs soudaines et fulgurantes, on ne vivra plus qu'à tâtons jusqu'à demain matin.

Voici les porteurs de soupe qui arrivent en joyeux cortège; elle a cheminé un peu longtemps dans les tortueux sentiers, cette soupe-là, mais elle est chaude encore, elle sent bon et les convives s'asseyent,—ou à peu près. Oh! les étonnantes compositions de ces tablées, où l'on a pourtant l'air de si bien s'entendre! Je n'ai pas le temps de m'attarder cette fois, mais je me rappelle m'être longuement assis à causer naguère dans une tranchée de l'Argonne, à la fin d'un repas. Il y avait là, côte à côte, un ex-antimilitariste à tous crins, devenu un sergent héroïque, capable d'avoir les yeux embrumés de larmes quand passait un de nos drapeaux percé de balles; près de lui, un ex-apache, dont les joues, pâlies dans les bouges nocturnes, s'étaient redorées au grand air, et qui semblait pour le moment un bon petit diable; et enfin, le plus gai de tous, un soldat d'une trentaine d'années, de belle allure, qui n'avait plus le temps de raser sa longue barbe, mais qui entretenait avec soin une tonsure au milieu de ses cheveux. Et cette petite toilette si révélatrice, le camarade qui gentiment, tous les deux jours, s'appliquait de son mieux à la lui faire, était un ex-anticlérical tout à fait farouche, de son métier ouvrier zingueur à Belleville.

Nous continuons notre route, toujours sans rien voir, conduits à l'aveuglette. Mais le terme de notre course doit être proche, car on nous dit: «Maintenant marchez sans bruit, et parlez bas.» Un peu plus loin: «Maintenant ne parlez plus du tout.» Et l'un de nous ayant trop relevé la tête, une détonation, au bruit sec, part de tout près, une balle passe en sifflant, manque son but et s'en va se perdre dans des broussailles qu'elle effeuille. Après quoi le silence retombe, plus profond et aussi plus étrange.

Le point terminus est un réduit voûté, aux parois moitié d'argile, moitié de plaques en fer. Dans ce blindage, deux ou trois petits trous ont été percés, qu'un mécanisme rapide permet d'ouvrir et de refermer très vite, et c'est par là seulement qu'il nous sera possible de regarder pendant quelques secondes, dans une demi-sécurité, sans qu'une balle soudaine nous entre dans la tête en passant par les yeux.

Comment, nous ne sommes que là! Depuis si longtemps que nous marchons, nous n'avons même pas atteint le bout de ce mail! Il continue de prolonger en avant de nous ses allées d'ormeaux, droites et tranquilles, verdies par leur herbe triste; le soleil vient d'y éteindre les rayures dorées qu'il y traçait tout à l'heure, le crépuscule va l'envahir; et toujours aucun bruit, pas même les rappels pour le coucher des oiseaux; c'est comme l'immobilité et le silence de la mort.

Dans une direction différente, une autre percée des plaques de fer nous montre, sur l'autre rive (la rive droite) et tout au bord de la petite rivière dont nous tenons la rive gauche, à vingt mètres de nous à peine, des terrassements tout neufs, recouverts d'aimables branchages, et qui sont muets, eux aussi, comme le mail, mais de ce même mutisme trop voulu, suspect et effarant. Alors, on nous glisse à l'oreille: «C'est eux qui sont là!»

Eux qui sont là! oh! nous les avions devinés, ayant déjà connu en tant d'autres lieux ces atroces voisinages au silence trompeur, qui sont une des caractéristiques de la guerre ultra-moderne. Oui, eux qui sont là, encore là, enfouis bien à l'abri dans notre terre française, laquelle ne s'éboule même pas pour les étouffer! Fils de la race abominable qui a le mensonge dans le sang, ils ont enseigné à toutes les armées du monde à faire mentir même les choses, même les aspects des choses; leurs tranchées prennent des airs d'innocents sillons sous de la verdure, les maisons où s'abritent leurs États-Majors prennent des airs de ruines abandonnées. Eux, on ne les voit jamais, ils avancent et envahissent à la façon des termites ou des vers rongeurs. Et puis, à la minute la plus imprévue, de jour ou de nuit, précédés de toutes les variétés de choses infernales imaginées par eux, liquides qui brûlent, gaz qui aveuglent ou gaz qui asphyxient, ils jaillissent du sol, comme des bêtes de ménagerie à qui l'on aurait ouvert les cages. Et quelle dérision! après de prodigieux efforts de mécanique et de chimie, en être ramené à des mœurs de l'époque des Cavernes; après s'être battu plus d'un an avec des appareils si diaboliquement perfectionnés pour tuerie à grande distance, se retrouver ainsi, presque les uns sur les autres, pendant des mois, les nerfs tendus, l'organisme aux aguets, mais, tous, bien cachés et ne bougeant pas!…

Horreur!… Je crois vraiment qu'on a chuchoté dans ces trous d'en face!… Comme nous, ils parlent bas, mais on reconnaît tout de même leurs intonations allemandes. Ils causent, ces invisibles; dans l'infini silence des entours, leurs chuchotements assourdis nous viennent comme d'en dessous, des entrailles de la terre. Ensuite une interjection brève, de quelque chef sans doute, les rappelle à l'ordre, et brusquement ils se taisent. Mais on les a entendus, entendus de tout près, et cette espèce de murmure d'animaux fouisseurs a été plus lugubre à nos oreilles que n'importe quel fracas de bataille.