Non pas que leurs voix fussent cruelles, non, au contraire, presque harmonieuses, tellement que, si on n'avait pas su qui parlait, on n'aurait pas senti ce frisson de révolte vous passer dans la chair, plutôt aurait-on incliné presque à leur dire: «Voyons, trêve à ce jeu de mort. Ne sommes-nous pas des hommes frères? Sortez donc de vos trous et donnons-nous la main.»

Mais, on ne le sait que trop, si leurs voix sont humaines et peut-être aussi leurs visages, leurs âmes ne le sont pas; il y manque les sentiments essentiels, celui de la loyauté, de l'honneur, celui du remords, et surtout celui qui est le plus noble peut-être en même temps que le plus élémentaire, et que même les animaux possèdent parfois, le sentiment de la pitié.

Je me souviens d'une phrase de Victor Hugo, qui jadis m'avait paru outrée et obscure; il avait dit: «la nuit qu'une bête fauve a pour âme». Cette image, les âmes allemandes aujourd'hui me la font comprendre. Qu'est-ce que cela pourrait bien être sinon de la nuit lourde et sans rayons, l'âme de leur sinistre empereur, l'âme de leur prince héritier, dont la figure chafouine s'enfonce dans un trop grand bonnet en poil de bête noire, agrémenté d'une tête de mort?

Durant toute une vie, n'avoir eu d'autres soins que de faire construire des machines pour tuer, d'inventer des explosifs et des poisons pour tuer, d'exercer des soldats à tuer; avoir organisé, au profit d'un monstrueux orgueil personnel, tout ce qui sommeillait de barbarie au fond de la race allemande; avoir organisé—je répète le mot, parce que, s'il n'est pas assez français, hélas! il est essentiellement allemand—organisé donc sa férocité native, organisé sa grotesque mégalomanie, organisé sa soumission moutonnière et sa crédule bêtise. Et après, ne pas mourir d'épouvante devant son propre ouvrage!… Vraiment, cela ose encore vivre, ces êtres de ténèbres; en présence de tant de larmes, de tant de tortures, de tant d'immenses ossuaires, paisiblement cela mange, cela dort, cela reçoit des hommages, cela posera même sans doute devant des sculpteurs, pour des bronzes durables, ou des marbres… quand il faudrait, pour eux, raffiner sur les vieux supplices de la Chine!… Oh! ce que j'en dis n'est pas pour attiser inutilement la haine mondiale; non, mais je crois de mon devoir d'employer tout ce que j'ai de force à retarder le dangereux oubli qui retombera sur leurs crimes. J'ai tellement peur de notre légèreté française, de notre bonhomie et de notre confiance! Nous sommes si capables de laisser peu à peu les tentacules de la grande pieuvre s'insinuer à nouveau dans nos chairs. Qui sait si bientôt ne reviendra pas grouiller chez nous l'innombrable vermine des espions, des cauteleux parasites, et des terrassiers clandestins qui, jusque sous les planchers de nos demeures, bétonnent des socles pour les canons allemands! Oh! n'oublions jamais que cette race de proie est incurablement trompeuse, voleuse et tueuse, qu'il n'y a pas avec elle de traité de paix qui puisse tenir, et que, tant qu'on ne l'aura pas écrasée, tant qu'on ne lui aura pas coupé la tête,—cette effroyable tête de Gorgone qui est l'impérialisme prussien,—elle recommencera!

Quand nous rencontrons dans nos rues tous ces jeunes mutilés, qui marchent lentement par groupes, en s'appuyant les uns aux autres, ou ces jeunes aveugles, promenés par la main, et toutes ces femmes qui sont comme anéanties sous des voiles de crêpe, disons-nous: «C'est leur œuvre à eux. Et celui qui, dans l'ombre, nous a longuement préparé cela, c'est leur Kaiser,—lequel, si on ne l'écrase, ne rêvera qu'à recommencer demain!»

Aux abords des gares où l'on s'embarque pour le front, quand nous voyons quelque jeune femme, retenant les larmes dans ses yeux d'angoisse et de courage, un petit enfant au cou, venue pour reconduire un soldat en costume de tranchées, disons-nous: Celui-ci, dont le retour sera tant désiré, la mitraille du Kaiser l'attend sans doute demain, pour le jeter, anonyme parmi des milliers d'autres, dans ces charniers où l'Allemagne se complaît et qu'elle ne demandera qu'à recommencer de remplir!

Surtout quand nous voyons passer, sous leurs uniformes bleus tout neufs, nos «jeunes classes», nos fils bien-aimés, qui partent si magnifiquement, avec de la joie fière dans leurs yeux enfantins, et des bouquets de roses au bout de leurs fusils, oh! méditons nos saintes vengeances, contre ceux qui les guettent là-bas,—et contre le grand Maudit, qui a la nuit pour âme!…


De ce réduit voûté où nous sommes en ce moment, et où il nous faut, pour regarder au dehors, soulever des œillères d'acier, on voit toujours le mail avec son herbe verte, le mail si tranquille, dans la lumière atténuée du soir; on n'entend plus les barbares, ils ne parlent plus, ni ne remuent, ni ne soufflent, et on garde seulement la tristesse inquiète, je dirais presque la tristesse découragée de les sentir si près.

Mais, pour reprendre espoir et joyeuse confiance, il suffit de rebrousser chemin dans ces boyaux, où le souper s'achève, au beau crépuscule. Là, dès qu'on est assez loin d'eux pour que nos soldats puissent librement causer et librement rire, on est tout de suite comme baigné de saine gaîté et de consolante, d'absolue certitude. Là est le vrai réservoir de notre irrésistible force; là se trempent et se retrempent tous les merveilleux ressorts pour nos élans et pour notre finale victoire. Ce qui frappe dès l'abord autour de ces tables, c'est cette entente de si bon aloi et cette sorte de familiarité affectueuse entre les chefs et les hommes. Depuis longtemps nous pratiquions cela dans la Marine, où les longs exils et les dangers partagés dans des nefs étroites nous rapprochent forcément les uns des autres; mais je ne pense pas que mes camarades de l'armée de terre m'en veuillent de dire que cette familiarité-là, si conciliable avec la discipline, est un peu plus nouvelle chez eux que chez nous. C'est l'un des bienfaits que leur réservait la guerre de tranchées, de les obliger ainsi à vivre plus près de leurs soldats, et de s'en faire aimer davantage encore. Ils connaissent à présent presque tous leurs camarades aux galons de laine, les appellent par leur nom, causent en amis avec eux. Aussi, quand viennent les heures solennelles de l'assaut, quand, au lieu de les pousser par derrière à coups de fouet comme cela se ferait chez les sauvages d'en face, ils passent les premiers à la manière française, à peine ont-ils besoin de se retourner pour voir si tout le monde les suit. Ils sont bien assurés d'ailleurs que, s'ils tombent, ces humbles compagnons ne manqueront pas d'accourir, au risque de tout, pour les défendre et tendrement les emporter. Or, c'est à cette guerre surhumaine et c'est surtout à la vie en commun dans la tranchée, que nous sommes redevables de cette union qui nous grandit, redevables de ces réciproques dévouements sublimes devant lesquels on serait tenté de plier le genou. N'est-ce pas aussi à la vie dans la tranchée et à ces longues causeries plus intimes entre les officiers et leurs hommes que nous devons un peu ces lueurs de beauté qui sont venues pénétrer toutes les intelligences, même les moins ouvertes et les plus frustes? Ils savent maintenant, nos soldats, jusqu'aux derniers d'entre eux, que notre France n'a jamais été si admirable et que sa gloire les illumine tous; ils savent qu'une race où se réveillent ainsi les cœurs, est impérissable, et que les pays neutres, même ceux qui semblent avoir sur les yeux les plus lourdes écailles, finiront un jour par voir clair et par nous donner le beau nom de libérateurs.