[2] On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, tombant sur son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les os du coude.
Dans le cercueil tout proche est couché son père, Sethos Ier, qui régna moins longtemps et mourut beaucoup plus jeune que lui.—Or cette jeunesse se voit encore si bien sur les traits de la momie, empreints d'ailleurs de beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on dirait la statue du Calme et de la Rêverie sereine; aucun effroi ne se dégage de ce mort aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates, au menton noble et au profil pur; il est apaisant et agréable à regarder dormir, les mains croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique pas d'ailleurs, en le voyant jeune, qu'il puisse avoir pour fils son voisin, le vieillard presque centenaire.
En passant, nous avons dévisagé quantité d'autres momies royales, tranquilles ou grimaçantes. Mais, pour finir, il en est une (troisième cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine reine Nsitanébashrou, que j'aborde avec crainte, bien que, pour elle seule peut-être, j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même en plein jour, elle arrive au maximum d'horreur que puisse jeter une figure de spectre; qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement de notre petite lanterne?…
La voilà donc, la vampiresse échevelée, bien à son poste, étendue, mais toujours comme prête à bondir, et du premier coup je croise le regard en coulisse de ses prunelles d'émail, qui brillent sous les paupières entr'ouvertes, aux cils à peine mangés. Oh! la terrifiante personne!… Non qu'elle soit laide; au contraire, on voit qu'elle était plutôt jolie et qu'elle fut momifiée jeune. Ce qu'elle a de particulier surtout, c'est son air déçu et furieux d'être morte… Les embaumeurs l'avaient du reste très pieusement fardée; mais le rose, sous l'action des sels de la peau, s'est décomposé par places pour donner des macules vertes. Ses épaules nues, le haut de ses bras hors des guenilles qui furent son linceul magnifique, simulent encore des rondeurs grasses, mais se sont tachés aussi de zébrures verdâtres ou noires comme on en voit sur les serpents. Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a jamais gardé cette expression de vie intense, et d'ironique, d'implacable férocité; sa bouche est tordue par un petit rire de défi, ses narines se pincent comme feraient celles d'une goule pour flairer du sang, et ses yeux disent à qui s'approche: «Je suis couchée dans ma boîte, oui; mais tu verras tout à l'heure comme je saurai en sortir!»—Cela déroute de songer que la menace de ce regard terrible et ce semblant de fureur mal contenue duraient déjà depuis des siècles quand débuta notre ère, et duraient pour rien, dans les ténèbres secrètes d'un cercueil fermé, au fond d'un caveau sans porte.
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Maintenant que nous allons nous retirer, qu'est-ce qu'il se passera ici, avec la complicité du silence, aux heures plus profondes de la nuit? Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une fois livrés à eux-mêmes, tous ces embaumés qui faisaient mine d'être sages parce que nous étions là? Quels échanges de vieux fluide humain vont se continuer, comme sans doute chaque soir, d'un cercueil à un autre? Jadis, ces rois, ces reines, dans leur obsédante inquiétude sur l'avenir de leur momie, avaient pu imaginer des violations, des pillages, des émiettements parmi le sable du désert, mais jamais cela: être réunis un jour, et presque tous à visage dévoilé, si près les uns des autres, en rang sous des glaces. Eux qui gouvernèrent l'Égypte à des siècles d'intervalle et ne s'étaient jamais connus que par l'histoire, par les papyrus inscrits d'hiéroglyphes, ainsi mis en présence, tant de choses ils ont à se dire, tant de questions ardentes à se poser, sur des amours, sur des crimes! Dès que nous serons presque loin, seulement dès que notre lanterne, au bout des longues galeries, ne paraîtra plus que comme un feu follet qui s'échappe, est-ce que les «Formes», dont les gardiens s'épouvantent, ne vont pas commencer leur grouillement, et les voix creuses des momies chuchoter des mots, avec effort?…
Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne pourtant ne s'éteint pas, non… Mais on dirait qu'il fait noir de plus en plus… Et, la nuit, tout fermé, comme on sent l'odeur des huiles, dont sont imbibés les linceuls, et, plus intolérablement, la demi-puanteur fade et sournoise de tous ces morts!…
En m'en allant à travers cette obscurité des salles trop longues, un vague instinct de conservation fait que je me retourne tout de même un peu, pour regarder derrière moi. Il me semble que la dame au bébé lève déjà lentement, avec mille précautions et ruses, sa tête encore tout enveloppée… Tandis qu'au contraire, plus là-bas, les cheveux épars, je la devine bien se dressant d'une saccade impatiente sur son séant, la goule aux yeux d'émail, la dame Nsitanébashrou…
V
UN CENTRE D'ISLAM
«S'instruire est le devoir de tout musulman.»
(Un verset des Hadices ou Paroles du Prophète.)