Bien que notre petite lanterne cependant ne s'éteigne pas, il semble que nous y voyons de moins en moins: trop d'obscurité autour de nous, dans des chambres trop vastes,—et dans des chambres qui toutes communiquent, facilitant la promenade de ces Formes qui, le soir, se dégagent et rôdent…

Sur une table de milieu, une chose à donner le frisson brille dans une boîte en verre, une frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, dont on avait dans les temps orné le visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa malice de mort-né,—car, d'après la croyance égyptienne, ces petits avortons devenaient de mauvais génies dans les familles lorsqu'on négligeait de leur rendre honneur. Au bout de son corps de rien du tout, sa tête dorée, ses gros yeux de fœtus restent inoubliables de laideur souffrante, d'expression déçue et féroce.

Dans les salles où nous pénétrons après, ce sont des cadavres pour tout de bon qui nous entourent de droite et de gauche; sur des étagères, les cercueils s'étalent en rangs superposés; on respire l'odeur fade des momies, et, par terre, lovés toujours comme de gros serpents, les tuyaux de cuir se tiennent prêts, car c'est l'endroit dangereux pour le feu.

—Nous arrivons, me dit le maître de céans; tenez, là-bas, les voilà!

En effet, je reconnais la place, étant venu maintes fois en plein jour comme tout le monde. Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à dix pas de nous tant est petit le cercle lumineux que notre fanal dessine, je puis distinguer déjà le double alignement des grands cercueils royaux, ouverts sans pudeur sous des cages vitrées et dont les couvercles à figure sont posés debout, en sentinelle, contre les murailles.

Nous y sommes enfin, admis à cette heure indue dans le cénacle des rois et des reines, pour une audience vraiment privée.

D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous projetons sans nous arrêter la lueur de notre lanterne: une dame qui trépassa en mettant au monde un petit prince mort. Depuis les antiques embaumeurs, personne encore n'a revu son visage, à cette reine Makéri; dans le cercueil, ce n'est qu'une longue forme féminine, dessinée sous l'emmaillotage serré des bandelettes aux tons bis; contre ses pieds, repose le bébé fatal, recroquevillé drôlement, voilé et mystérieux comme elle, sorte de poupée mise là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie pendant que se traîneraient les siècles et les millénaires.

Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder, la série des momies démaillotées. Ici, dans chaque cercueil sur lequel nous nous penchons, il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme les yeux pour ne pas nous voir, et il y a des épaules maigres, de maigres bras et des mains aux ongles trop longs qui sortent de lugubres guenilles. Chaque nouvelle momie royale que notre lanterne éclaire nous réserve une surprise et le frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent si peu! Les unes rient en montrant des dents jaunes, les autres ont une expression de tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les visages sont minces, très fins, restés jolis malgré le pincement des narines. Tantôt ils sont démesurément élargis de bouffissure putride, avec le bout du nez mangé: les embaumeurs, comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs moyens; les momies ne réussissaient pas toujours; chez quelques-unes il se produisait des tuméfactions, des pourritures, même des éclosions soudaines de larves, de «compagnons sans oreilles et sans yeux», qui finissaient bien par mourir avec le temps, mais après avoir perforé toutes les chairs.

A peu près par dynastie et par ordre chronologique, les orgueilleux Pharaons sont là piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils, l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes de papier disent seules leurs noms écrasants: Sethos Ier, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III, Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à l'appel, tant on a fouillé au cœur des rochers et du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de musée seront sans doute leur résidence dernière. Dans l'antiquité, ils ont cependant pérégriné souvent depuis leur mort, car aux époques troublées de l'histoire d'Égypte, c'était une des lourdes préoccupations du souverain régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres, dont la terre s'emplissait de plus en plus et que les violateurs de sépultures étaient si habiles à dépister; alors on les promenait clandestinement d'un trou à un autre, les enlevant chacun de son fastueux souterrain personnel, pour à la fin les murer de compagnie dans quelque humble caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont achever bientôt leur retour à la poussière, différé comme par miracle pendant tant de siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes, elles ne dureront plus, et il faudrait se hâter de graver ces physionomies de trois ou quatre mille ans qui vont s'évanouir.

Dans ce cercueil—l'avant-dernier de la rangée de gauche,—c'est le grand Sésostris en personne qui nous attend. Nous connaissons d'ailleurs de longue date son visage de nonagénaire, son nez en bec de faucon, les brèches entre ses dents de vieillard, son cou décharné d'oiseau et sa main qui se lève en geste de menace. Voici vingt ans qu'il a revu la lumière, ce maître du monde. Il était enroulé, des milliers de fois, dans un merveilleux linceul en fibres d'aloès, plus fin qu'une mousseline des Indes, qui avait dû coûter des années de travail et mesurait quatre cents mètres de long; le démaillotage, en présence du khédive Tewfik et des grands personnages de l'Égypte, dura deux heures, et après le dernier tour, quand la figure illustre apparut, l'émotion fut telle parmi les assistants qu'ils se bousculèrent comme un troupeau, et le pharaon fut renversé. Il a du reste beaucoup fait parler de lui, le grand Sésostris, depuis son installation au musée. Un jour, tout à coup, d'un geste brusque, au milieu des gardiens, qui fuyaient en hurlant de peur, il a levé cette main[2], qui est encore en l'air et qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite est survenue, dans ses vieux cheveux d'un blanc jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion d'une faune cadavérique très fourmillante qui a nécessité un bain complet, au mercure.—Lui aussi a son étiquette, en papier écolier, collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé d'une écriture négligée, ce nom formidable qui fit trembler tous les peuples de la terre: «Ramsès II (Sésostris)»!… Il n'y a pas à dire, il a beaucoup décliné et noirci depuis seulement une quinzaine d'années que je le connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré les soins dont on l'entoure, c'est un pauvre fantôme tout près de se désagréger, de s'anéantir. Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour mieux déchiffrer, par le jeu de l'ombre, son expression encore autoritaire… Ainsi les destinées du monde se réglaient jadis, sans appel, au fond de ce crâne, qui semble plutôt étroit sous la peau sèche et les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce qui a dû tenir de volonté là dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout à son époque: celui d'assurer la magnificence et l'inviolabilité de la sépulture… Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui s'exhibe là dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main levée pour une impuissante menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris, qui connut l'excès presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le maître des rois, et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, dont maints colosses de granit ou de marbre, à Memphis, à Thèbes, à Louxor, reproduisent et essayent d'éterniser les jarrets musculeux, la poitrine d'athlète…