Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée, sur des dalles que font sonner nos pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par quelque vitre, se glisse un peu de bleuâtre, grâce aux étoiles qui, pour les gens du dehors, doivent donner des transparences à la nuit; mais c'est égal, il fait solennellement sombre ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans doute que, dans les salles au-dessus, il y a des vitrines pleines de morts.
Ces choses qui se dressent le long de notre parcours semblent aussi presque toutes mortuaires. Pour la plupart ce sont des sarcophages en granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: les uns, ayant forme de gigantesque boîte, ont été alignés sur des socles,—et il en est parmi ceux-là qui représentent les premières conceptions humaines, des conceptions vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres ayant forme de momie, debout contre les murailles, nous montrent d'énormes visages, d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés comme des géants qui porteraient de trop grosses têtes sur des cous trop dans les épaules. Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont de simples statues et n'ont jamais recelé de cadavre dans leurs flancs; tous gardent aux lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent le plafond avec leur bonnet de sphinx, et leur regard fixe passe trop haut pour nous voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus grands que nous, ou même des êtres tout petits, d'une taille de gnome. Et parfois une paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus à quelque tournant, plongent tout droit au fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous font frissonner en nous jetant soudain comme l'étincelle d'une pensée qui viendrait de l'abîme des âges.
Cependant nous marchons vite et plutôt distraits, car ce n'est pas pour ces simulacres du rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais pour de plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs si peu, notre lanterne, dans les profondes salles, que tout ce monde en granit, en grès, en marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à l'instant précis de notre passage, mais change aussitôt, déploie sur les murs des ombres fantastiques, et puis se confond avec cette foule muette, toujours plus nombreuse derrière nous.
De place en place, il y a des manches à incendie enroulées sur elles-mêmes, chacune ayant sa lance qui brille d'un éclat de cuivre rouge. Et je demande à mon compagnon de ronde: «Qu'est-ce qui pourrait bien brûler ici, ce ne sont que bonshommes de pierre?—Ici, non, me répondit-il; mais ce qu'il y a là-haut, représentez-vous comme cela flamberait!»—Ah! c'est vrai, ce qu'il y a là-haut, et qui est justement le but de ma visite… Je n'y songeais pas, moi, au feu prenant dans une assemblée de momies: les vieilles chairs, les vieilles chevelures, les vieilles carcasses de rois ou de reines, si imbibées de natrum et d'huiles, crépitant comme paquets d'allumettes!… C'est surtout à cause de ce danger-là, du reste, que les scellés sont mis aux portes dès que le soir tombe, et qu'il faut une faveur particulière pour être admis à pénétrer dans ce lieu, la nuit, avec une lanterne.
En plein jour, rien de banal comme ce «musée des Antiquités égyptiennes», composé pourtant de souvenirs sans prix. C'est la plus pompeuse et la plus outrageante de ces bâtisses dépourvues de style dont s'enrichit chaque année le Caire nouveau; entre qui veut, pour y dévisager de près, sous un trop brutal éclairage, des morts et des mortes augustes, qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité.
Mais la nuit!… Oh! la nuit, toutes portes closes, c'est le palais du cauchemar et de la peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir fait leur prière, des Formes affreuses s'échappent, non seulement de tous les personnages embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines, mais aussi des statues funéraires, des papyrus, de mille choses qui au fond des tombeaux se sont longuement imprégnées d'essence humaine; les Formes ressemblent à des cadavres, ou parfois à de vagues bêtes, même rampantes; après avoir erré dans les salles, elles finissent par se réunir, pour des conciliabules, sur les toits…
Nous montons maintenant un escalier monumental, qui est vide dans toute sa largeur, et où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession de ces rigides figures, de ces regards, de ces sourires de personnages en pierre blanche ou en granit noir qui se pressaient dans les galeries et les vestibules du rez-de-chaussée. Aucun d'eux sans doute ne montera derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en foule et embrouillent de leurs ombres les seuls chemins par lesquels nous pourrions battre en retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut nous réservaient un trop sinistre accueil…
Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi les consignes de nuit est l'illustre savant auquel on a confié la direction des fouilles dans le sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du prodigieux musée, et c'est lui-même qui a la bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe.
A travers le silence des salles d'en haut, voici que nous nous dirigeons maintenant tout droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé audience nocturne.
La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de ces chambres à vitrines dont le déploiement est de plus de quatre cents mètres sur les quatre faces de l'édifice. Après avoir passé devant les papyrus, les émaux, les vases canopes recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons chez les momies de bêtes sacrées: des chats, des ibis, des chiens, des éperviers, ayant bandelettes et sarcophage; même des singes, restés grotesques jusque dans la mort. Ensuite commencent les masques humains, et, debout dans les armoires, les «cartonnages de momie», qui moulaient le corps par-dessus les bandelettes et reproduisaient, plus ou moins agrandie, la figure défunte. Tout un lot de courtisanes de l'époque gréco-romaine, ainsi moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées de roses, nous font des sourires d'appel derrière leurs vitres. Des masques couleur de chair morte alternent avec des masques d'or que notre lanterne, en passant vite, fait briller d'un éclair. Toujours des yeux trop larges, aux paupières trop ouvertes, aux prunelles trop dilatées qui regardent comme avec effarement. Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de cercueil à figure, il en est que l'on dirait taillés pour personnes géantes; la tête surtout, sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme par farce dans des épaules de bossu, s'indique énorme, tout à fait disproportionnée avec le corps, qui par le bas s'amincit en gaine.