Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, ce sanctuaire où des ors pâlis brillent aux vieux plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre brillent sur les parois et imitent des broderies d'argent qu'on y aurait tendues!
Point de faïences, comme dans les mosquées de la Turquie ou de l'Iran. Ici, c'est le triomphe des patientes mosaïques: les nacres de toutes les couleurs, et tous les marbres, et tous les porphyres, découpés en myriades de petits morceaux précis et pareils, assemblés ensuite pour composer les dessins arabes qui jamais n'empruntent rien à la forme humaine, non plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent plutôt ces cristallisations variées à l'infini que l'on découvre au microscope dans les flocons de la neige. C'est toujours le mihrab qui est orné avec la plus minutieuse richesse; en général des colonnettes de lapis, intensément bleues, s'y détachent en relief, encadrant des mosaïques si délicates qu'elles ressemblent à des brocarts ou à des dentelles. Aux vieux plafonds de cèdre—où les oiseaux chanteurs d'alentour ont leurs nids—les ors se mêlent à de précieuses enluminures, que les siècles ont pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà et là de très fines et longues consoles en bois sculpté ont l'air de retomber des maîtresses poutres, de s'étaler sur les murailles comme des coulées de stalactites—que l'on aurait aussi, dans les temps, soigneusement peintes et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates, les unes de marbre amarante, les autres de vert antique, les autres de porphyre rouge, avec des chapiteaux de tous les styles, elles viennent de loin, de la nuit des âges, des tourmentes religieuses antérieures et attestent les prodigieux passés que connut cette vallée du Nil, pourtant si étroite et enserrée par les déserts; elles ont été jadis dans des temples païens, où elles ont connu les étranges visages des dieux de l'Égypte, de la Grèce et de Rome; elles ont été dans des églises chrétiennes primitives, où elles ont vu des statues de martyrs contorsionnés et des images de Christs en extase couronnés de l'auréole byzantine; elles ont assisté à des batailles, des écroulements, des hécatombes et des sacrilèges; à présent, réunies au hasard dans ces mosquées, elles ne voient plus, sur les parois des sanctuaires, que les mille petits dessins idéalement purs de cet Islam qui veut que les hommes, lorsqu'ils prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit sans contours et sans visage.
Chacune de ces mosquées a son saint défunt, dont elle porte le nom, et qui dort à côté, dans un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou bien un khédive d'autrefois, ou un guerrier, un martyr. Et le mausolée, qui communique avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte tantôt garnie de grillages, est surmonté toujours d'une coupole spéciale, une haute, haute et étrange coupole qui monte vers le ciel comme un gigantesque bonnet de derviche. Au-dessus de la ville arabe, et même dans les sables du désert voisin, partout ces dômes funéraires s'élèvent auprès des vieux minarets, donnant, le soir, ce sentiment que c'est le mort lui-même, le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet devenu colossal.—On peut, si l'on veut, prier chez le saint tout comme dans la mosquée; chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en pénombre. C'est plus simple aussi, au moins à hauteur d'homme: sur une estrade de marbre blanc, plus ou moins usée et jaunie par le toucher des mains pieuses, rien qu'un austère catafalque en marbre pareil, orné seulement d'une inscription coufique. Mais, si on lève la tête pour regarder l'intérieur du dôme—le dedans du bonnet de derviche, pourrait-on dire,—on voit briller, entre des grappes de stalactites peintes et dorées, quantité de petits vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air constellées d'émeraudes, de rubis et de saphirs. Chez le saint, les oiseaux ont aussi leurs entrées, bien entendu; ils salissent un peu les tapis, c'est vrai, les nattes où l'on s'agenouille et leurs nids font des taches là-haut parmi les dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson, leur symphonie de volière est si douce aux vivants qui prient et aux morts qui rêvent…
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Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces mosquées pour vous prendre tout à fait?… C'est sans doute que l'accès en est trop facile, que l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés des hôtels bondés de touristes—et que l'on y prévoit à tout instant l'intrusion bruyante d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main. Hélas! elles sont mosquées du Caire, du pauvre Caire envahi et profané… Oh! celles du Maroc, fermées si jalousement! Celles de la Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence et vous pèse doucement aux épaules dès qu'on en franchit le seuil!…
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Et pourtant, avec quels soins on s'efforce aujourd'hui de les faire survivre, ces mosquées-là, qui ont dû être jadis des refuges adorables! Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais réparées, malgré la vénération des insouciants fidèles, la plupart tombaient en ruine; les fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les coupoles étaient crevées, les mosaïques jonchaient le sol comme d'une grêle de nacre, de porphyre et de marbre. Et il semblait que réparer tout cela fût une besogne absolument irréalisable; c'était même folie, disait-on, d'en concevoir le projet.
Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une armée de travailleurs est à l'œuvre, sculpteurs, marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires, les plus vénérables, sont entièrement reconstitués; après avoir retenti pendant quelques années du tapage des marteaux et des cisailles pour de prodigieuses restaurations, ils viennent d'être rendus à la paix, à la prière, et les oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une gloire du règne actuel d'avoir préservé, avant qu'il fût trop tard, tout ce legs magnifique de l'art musulman. Quand la ville de Mille et une Nuits qui était ici autrefois aura fini de disparaître pour faire place à un banal entrepôt de commerce et de plaisir, où la ploutocratie du monde entier viendra s'ébattre chaque hiver,—il restera au moins cela, pour témoigner combien fut magnifiquement rêveuse la vie arabe antérieure. Il restera ces mosquées longtemps encore, même quand on n'y priera plus, même quand les hôtes ailés en seront partis, faute des auges d'eau du Nil,—emplies à leur intention par ces bons imans, dont ils payent l'hospitalité en faisant entendre dans les cours, sous les plafonds de cèdre, sous les voûtes, leur discrète petite musique d'oiseaux…
IV
LE CÉNACLE DES MOMIES
On dirait une ronde de nuit. Nous sommes deux, promenant une lanterne dans l'obscurité de galeries immenses. Nous venons de refermer sur nous à double tour la porte par laquelle nous étions entrés là, et nous avons conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste soit ce lieu, avec tant et tant de salles communicantes, et de hauts vestibules, et de larges escaliers,—mathématiquement seuls, pourrait-on presque dire, car c'est ici un palais très spécial, où sur toutes les issues on avait mis les scellés à la tombée du jour, comme on fait du reste chaque soir, à cause des reliques sans prix qui y sont amassées; la rencontre d'aucun être vivant n'est donc possible, malgré tant d'espace libre, et tant de détours, et tant de grandes choses étranges que nous voyons se dresser là-bas partout, projetant des ombres et formant des cachettes.