Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant d'esprits distingués cependant et d'intelligences supérieures! Tandis que je vois encore les choses d'ici avec mes yeux tout neufs d'étranger débarqué hier sur ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais pouvoir leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si profonde sympathie:
«Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante, défendez-vous,—non par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité ni la mauvaise humeur,—mais en dédaignant cette camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale. Vous étiez des Orientaux (je prononce avec respect ce mot qui implique tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des terres et de la hausse des cotons.»
III
MOSQUÉES DU CAIRE
Elles sont presque innombrables, plus de trois mille, et cette ville si grande, qui couvre quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une ville de mosquées. (Bien entendu, je parle du Caire ancien, du Caire arabe, le Caire nouveau, quelconque ou funambulesque, celui des élégances en toc et des «Sémiramis-Hôtel» ne méritant d'être mentionné qu'avec un sourire.)
Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le long des rues, parfois elles se suivent, deux, trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air s'élancent leurs minarets brodés d'arabesques, ciselés, compliqués avec la plus changeante fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, ils sont si découpés qu'on aperçoit le jour au travers; il y en a de lointains, il y en a de tout proches qui pointent en plein ciel au-dessus de votre tête; n'importe où l'on regarde on en découvre d'autres, à perte de vue; tous de la même couleur bise et tournant au rose. Les plus archaïques, ceux des vieux temps débonnaires, se hérissent de morceaux de bois qui sont des perchoirs pour faire reposer les grands oiseaux libres et toujours quelques milans, quelques corbeaux songeurs se tiennent là postés, contemplant à l'horizon les sables, la ligne des jaunes solitudes.
Trois mille mosquées. Plus haut que les maisonnettes d'alentour, montent leurs murailles droites, un peu sévères, percées à peine de minuscules fenêtres en ogive; murailles couleur bise ainsi que les minarets, et peintes de rayures horizontales en un vieux rouge qui s'est fané au soleil; murailles couronnées toujours de séries de trèfles imitant des créneaux, mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent et imprévu.
Pour y accéder, toujours quelques marches et une rampe de marbre blanc,—car elles sont surélevées comme des autels. Et dès la porte on entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre. D'abord des couloirs, étonnamment hauts de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on y est entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait paisible; ils vous préparent, on commence à s'y imprégner de recueillement et déjà on y parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on vient de quitter, il y avait foule orientale et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient; on manquait d'air, sous tant de moucharabiehs surplombants. Ici, soudain c'est le silence avec de vagues murmures de prières et des chants flûtés d'oiseaux; c'est le silence, et c'est l'espace libre, quand on arrive au saint jardin enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire qui resplendit d'une discrète et reposante magnificence. Peu de monde en général, dans ces mosquées,—si ce n'est, bien entendu, aux heures des cinq offices du jour. En quelques coins d'élection, particulièrement ombreux et frais, des vieillards s'isolent pour lire du matin au soir les saints livres et regarder approcher la mort: sous des turbans blancs, barbes blanches et visages tranquilles. Ou bien ce sont de pauvres hères sans gîte, qui sont venus chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment sans souci de demain, étendus de tout leur long sur une natte.
Le charme rare de ces jardins de mosquée, souvent très vastes, est d'être si jalousement enclos entre leurs grands murs—toujours couronnés de trèfles de pierre—qui n'y laissent rien deviner des agitations du dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément ou en bouquets superbes, et y tamisent la lumière d'un toujours chaud soleil, sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de bruit non plus que dans des cloîtres, car les gens y marchent d'une allure lente, chaussés de babouches. Et ce sont aussi des édens pour les oiseaux, qui y vivent et y chantent en toute sécurité, même pendant les offices, attirés par de petites auges que les imans emplissent d'eau du Nil, à leur intention, chaque matin.
Quant à la mosquée elle-même, rarement elle est un lieu fermé de tous côtés, comme dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; en Égypte, non; puisqu'il n'y a pas de véritable hiver et presque jamais de pluie, on a pu laisser une des faces complètement ouverte sur le jardin, et le sanctuaire n'est séparé de la verdure et des roses que par une simple colonnade; cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers, de prier là tout aussi bien qu'à l'intérieur, puisqu'ils aperçoivent, entre les arceaux, le saint mihrab[1].
[1] On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant la direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque mosquée, comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire face lorsqu'on prie.