Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel amas de ruines dans cette ville encore un peu féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver! Les dômes, les saints tombeaux, les minarets, les terrasses, tout est croulant, tout va mourir. Mais là-bas, très au loin, près de cette traînée d'argent qui passe dans les plaines et qui est le vieux Nil, les temps nouveaux s'indiquent par des cheminées d'usines, effrontément hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu du crépuscule d'épaisses fumées noires…

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La nuit tombe, quand nous redescendons de cette esplanade pour rentrer au logis.

D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, tout le dédale encore charmant où les mille petites lampes des boutiques arabes allument déjà leurs flammes discrètes. Dans des rues qui se contournent à leur caprice, et sous tant de balcons qui débordent, grillagés de très fines menuiseries, il faut ralentir notre course, au milieu de la foule serrée des gens et des bêtes. Près de nous passent les fellahines voilées de noir, gentiment mystérieuses comme aux vieux temps, et les hommes restés graves, sous la longue robe et les blanches draperies; passent aussi les petits ânes, très pompeusement parés de colliers en perles bleues, et les files de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne qui sentent la bonne odeur des champs. Dans la demi-obscurité, qui masque les décrépitudes, c'est parfois de l'Orient resté adorable, quand, au-dessus des maisonnettes si agrémentées de moucharabiehs et d'arabesques, on voit tout à coup quelques-uns des grands minarets aériens, qui s'élancent prodigieusement haut dans le ciel crépusculaire.

Cependant, que de ruines, d'immondices, de décombres! Comme on sent que tout cela se meurt!… Et puis quoi: des lacs maintenant, en pleine rue! On sait bien qu'il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c'est invraisemblable quand même, toute cette eau noire où notre voiture s'enfonce jusqu'aux essieux, car il y a huit jours que n'est tombée une averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n'ont pas songé au drainage, dans ce pays dont le budget d'entretien annuel a été porté par leurs soins à quinze millions de livres?—Et les bons Arabes, avec patience, sans murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux genoux, pour cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver pour eux des fièvres et de la mort.

Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor change, hélas! Les rues se banalisent; les maisons de «Mille et une Nuits» font place à d'insipides bâtisses levantines; les lampes électriques commencent à piquer l'obscurité de leurs fatigants éclats blêmes; et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît.

Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous tombés? En moins comme il faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l'une quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde entier vient s'ébattre aux saisons dites élégantes.—Mais, dans ces quartiers-ci par exemple, qui appartiennent aux étrangers ou aux Égyptiens ralliés franchement, tout est asséché, soigné, bien tenu; plus de cloaques ni d'ornières; les quinze millions de livres ont fait consciencieusement leur office.

Partout de l'électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique, l'art nouveau, le pharaonique et surtout le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables cabarets, qui regorgent de bouteilles: tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident, déversés sur l'Égypte à bouche-que-veux-tu.

Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les trottoirs, des filles levantines, qui visent à s'attifer comme celles de Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez quelque habilleuse pour chiens savants.

Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire cosmopolite?… Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Égyptiens, quand comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine inaliénable d'art, d'architecture, de fine élégance, et que, par leur abandon, l'une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre s'écroule et se meurt?