Entre les barreaux dorés, on aperçoit dans l'ombre le catafalque d'apparat, à trois étages, que recouvrent des brocarts bleus, fanés délicieusement, brodés et rebrodés d'or éteint. Devant la porte fermée de cette sorte d'enclos funéraire, se croisent deux longues palmes vertes, coupées fraîchement à quelque dattier du voisinage. Et il semble que tout cela s'entoure d'une inviolable paix religieuse…
Mais tout à coup, tapage de conversations en langue teutonne,—et des éclats de voix, et des rires!… Comment est-ce possible, si près du grand mort?… Entrée d'une bande de touristes, habillés en «gens chics» ou à peu près. Un guide à visage de drôle leur fait la nomenclature des beautés du lieu, parlant à tue-tête, comme s'il était chargé du boniment dans une ménagerie. Et l'une des voyageuses, à cause de sandales trop larges qui la font trébucher, rit d'un petit rire bête et continu, comme glousserait une dinde…
Alors, il n'y a pas de police, de gardien, dans cette mosquée sainte? Et parmi les fervents prosternés en prière, pas un qui se lève et s'indigne!… Qui donc, après cela, vient nous parler du fanatisme des Égyptiens?… Trop débonnaires plutôt, ils me sont apparus partout. Dans n'importe quelle église d'Europe, où des hommes prieraient agenouillés, je voudrais voir comment seraient accueillis des touristes musulmans qui, par impossible, se tiendraient aussi mal que ces sauvages-là.
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Derrière la mosquée, une esplanade, et puis le palais.
Le palais, il n'existe pour ainsi dire plus, car on en a fait une caserne pour les «troupes d'occupation». Et ils sont tous alentour, les soldats anglais, fumant leurs grosses pipes pendant la flânerie du soir; l'un d'eux qui ne fume pas, s'escrime à graver son nom au couteau sur l'une des assises de marbre, à la base du sanctuaire.
Au bord de l'esplanade, une sorte de balcon s'avance, d'où l'on découvre brusquement toute la ville, avec une étendue infinie de plaines vertes ou de jaunes déserts. Un point de vue classique pour voyageurs des agences; nous y retrouvons ceux de la mosquée, qui nous y ont précédés, les messieurs au verbe haut, le guide qui hurle et la dame qui glousse. Quelques soldats y ont pris place aussi, et contemplent, la pipe à la bouche.—Malgré tout ce monde, et malgré ce ciel d'hiver, on est saisi quand même, en arrivant, et c'est encore admirable.
Féerie bien différente de celle de Stamboul, qui s'érige, lui, en amphithéâtre au-dessus du Bosphore et de la Marmara. Ici, la ville immense est uniment déployée dans une plaine qu'environnent des solitudes de sable et que dominent des rochers chaotiques. Les minarets par milliers se lèvent de partout comme les épis de blé dans un champ; jusqu'au fond des lointains, on voit se multiplier leurs pointes fuselées;—mais, au lieu d'être simplement, comme à Stamboul, des flèches blanches, ils se compliquent ici d'arabesques, de galeries, de clochetons, de colonnettes, et semblent avoir emprunté la couleur fauve des proches déserts.
Les toits en terrasses disent une région qui fut autrefois sans pluie, et les innombrables palmiers des jardins, au-dessus de cet océan de mosquées et de maisons, balancent au vent leurs plumets, qui étonnent sous ces nuages chargés d'averses froides. Vers le sud et vers l'ouest, aux dernières limites de la vue, des triangles géants apparaissent, comme posés sur l'horizon brumeux des plaines: c'est Gizeh et c'est Memphis, ce sont les Pyramides éternelles.
Et au nord de la ville, s'avance un coin très particulier du désert, couleur de bistre et de momie, où toute une peuplade de hautes coupoles à l'abandon se tient encore debout, au milieu des sables et des roches désolées: l'orgueilleux cimetière de ces sultans mamelouks, qui finirent ici avec le moyen âge.