Chacune de ces mosquées funéraires se révèle magnifique, si l'on va de près la regarder dans sa solitude. Ces étranges dômes surélevés, qui de loin imitent des coiffures de derviches ou de mages, sont tout brodés d'arabesques, et des trèfles aux dentelures exquises couronnent toutes les murailles.

Personne cependant ne les vénère ni ne les entretient, les tombeaux des oppresseurs mameluks; là dedans, plus jamais de chants, ni de cris vers Allah; chaque nuit, un infini de silence. La piété se borne à ne pas les détruire, les laissant aux prises avec les siècles, avec le soleil, avec le vent d'ici qui dessèche et émiette. Et l'écroulement est commencé de toutes parts. Des coupoles qui ont chancelé nous montrent d'irréparables lézardes; des moitiés d'arceaux brisés se profilent ce soir en ombre sur la lueur nacrée du ciel, et des éboulis de pierres sculptées jonchent les entours. Mais comme ils savent encore jeter le vague effroi, ces tombeaux presque maudits!—surtout ceux des lointains, qui se dressent en silhouettes de géants difformes à trop grands bonnets, sombres sur la nappe claire des sables, et qui se tiennent groupés, ou épars comme en déroute, à cette entrée des si profondes régions vides…

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Nous avions choisi un temps d'éclairage douteux, pour ne point rencontrer de touristes. Mais comme nous approchions de la grande demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin, nous en voyons sortir toute une bande, une vingtaine à la file, qui émergent de la pénombre des murs abandonnés,—chacun trottinant sur son petit âne, et chacun suivi de l'inévitable ânier bédouin qui tapote avec un bâton la croupe de la bête. Ils rentrent au Caire, leur tournée finie, et échangent à haute voix, d'un bourricot à un autre, des impressions plutôt ineptes, en différentes langues occidentales… Tiens! Il y a même dans la troupe la presque traditionnelle dame attardée, qui, pour des motifs d'ordre privé, ne suit qu'à bonne distance; elle est un peu mûre celle-ci, autant que la lune permet d'en juger, mais encore sympathique à son ânier, qui, des deux mains, la soutient par derrière sur sa selle avec une sollicitude touchante et localisée… Oh! ces petits ânes d'Égypte, si observateurs, si philosophes et narquois, que ne peuvent-ils écrire leurs mémoires! Tant et tant de drôles de choses ils ont vues, dans les banlieues du Caire, la nuit!

Cette dame évidemment appartient à la catégorie si répandue des hardies exploratrices qui, malgré une haute respectability at home, ne craignent pas, une fois lancées sur les rives du Nil, de compléter leur cure de soleil et de vent sec par un peu de «bédouinothérapie».

VIII
CHRÉTIENS ARCHAÏQUES

A peine éclairé aux flammes de quelques pauvres cierges minces qui tremblotent contre les murailles dans des niches de pierre, un grouillement compact de formes humaines voilées de noir, en un lieu écrasé, étouffant—quelque souterrain sans doute—qu'emplit l'odeur de l'encens d'Arabie. Et un vacarme de presque méchante allure qui inquiète: plaintes de nouveau-nés, cris de détresse de tout petits enfants dont les voix sont couvertes comme à dessein par un cliquetis de cymbales…

Qu'est-ce que c'est que ça? Pourquoi les avoir descendus dans ce trou sombre, ces petits qui hurlent au milieu de la fumée, tenus par ces fantômes en deuil? En entrant, si l'on n'était prévenu, ne dirait-on pas un repaire de mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe noire?

Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius pendant la messe copte d'un matin de Pâques!—En effet, après la surprise d'arrivée, si l'on regarde ces fantômes, ce sont pour la plupart de jeunes mères au fin et doux visage de madone, qui tiennent tendrement dans leurs voiles les bébés pleureurs et s'efforcent de les consoler. Quant au sorcier qui joue des cymbales, c'est un bon vieux prêtre, ou sacristain, qui sourit paternellement; s'il fait tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs très gai, c'est pour bien marquer la joie pascale, fêter la résurrection du Christ,—un peu aussi pour distraire ces petits, car il y en a qui se désolent vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents, de l'obscurité, des parfums qui fument; mais les mamans ne prolongent pas l'épreuve: le temps seulement d'une apparition dans ce lieu vénérable, qui leur portera bonheur, pendant que la messe se dit à l'église au-dessus, et on les emmène,—et on en apporte d'autres, par l'étroit escalier obscur où l'on se cogne la tête aux pierres de voûte; la crypte ne désemplit pas.

Mais que de monde, que de voiles noirs dans ce réduit où l'air est irrespirable, et où vous assourdit cette barbare musique mêlée de ces vagissements et de ces cris! Et quels aspects de vétusté extrême ont ici les choses! Les murs frustes, la voûte si basse que l'on pourrait la toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent les arceaux informes, tout cela est crassé par la fumée des cires, et patiné, rongé par le frottement des mains humaines.