Au fond de la crypte il y a le recoin très sacré, devant lequel on se presse: une niche grossière, un peu plus grande que celles creusées dans le mur pour recevoir les cierges, une niche qui recouvre l'antique dalle où, d'après la tradition, la vierge Marie se serait assise avec l'enfant Jésus, lors de la fuite en Égypte. Oh! elle est bien usée aujourd'hui, cette sainte dalle, bien luisante, pour avoir subi tant de pieux attouchements, et la croix byzantine qui y fut gravée jadis achève de s'effacer.

Si la Vierge ne s'est point assise là, l'humble crypte de Saint-Sergius n'en demeure pas moins l'un des sanctuaires chrétiens les plus vieux du monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent encore avec vénération, ont précédé de beaucoup d'années la plupart de nos races occidentales dans la religion évangélique.

Bien que l'histoire de l'Égypte s'enveloppe tout à coup d'une sorte de nuit au moment de l'apparition du christianisme, on sait que l'essor de la foi nouvelle y fut rapide et impétueux, comme la germination des plantes sous la crue du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgamés en ce temps-là avec ceux de la Grèce, s'obscurcissaient tellement sous l'amas des rites et des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et pourtant, ici comme dans la Rome impériale, couvaient les ferments d'un mysticisme passionné. D'ailleurs ce peuple égyptien était plus qu'aucun autre hanté par la terreur de la mort, ainsi que le prouve sa folie des embaumements; il devait donc avec avidité recevoir la Parole de fraternel amour et d'immédiate résurrection.

En tout cas, le christianisme s'implanta si fortement dans cette Égypte que les siècles de persécution n'arrivèrent pas à le détruire; lorsqu'on remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs de ces petits groupements humains, aux maisons de boue séchée, où le dôme blanchi de la modeste maison de prière est surmonté d'une croix et non d'un croissant: villages de ces Coptes, de ces Égyptiens qui de père en fils ont gardé la foi chrétienne depuis les temps nébuleux des premiers martyrs.

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La naïve église de Saint-Sergius est une relique très cachée, presque enfouie au milieu d'un dédale de ruines; sans un guide, rien n'est plus difficile que de s'orienter pour la découvrir. Le quartier qui la contient s'enferme dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle romaine, et cette citadelle à son tour s'enveloppe des tranquilles désuétudes du «Vieux-Caire»,—qui est au Caire des mameluks et des khédives un peu ce que Versailles est à Paris.

Ce matin de Pâques, partis en voiture du Caire actuel pour nous rendre à cette messe, nous avons à traverser d'abord une banlieue en voie de transformation, où du sol antique vont bientôt sortir quantité de ces modernes horreurs en fonte et torchis, usines ou grands hôtels, qui pullulent dans ce pauvre pays avec une stupéfiante vitesse. Puis viennent un ou deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à des sables et déjà presque un peu désertiques. Puis enfin les murs du Vieux-Caire, après lesquels commence la paix des maisonnettes à l'abandon, des jardinets et des vergers parmi des ruines. Le vent et la poussière font rage contre nous pendant toute la route, le presque éternel vent et l'éternelle poussière d'ici, par lesquels, depuis le commencement des âges, tant d'yeux humains ont été brûlés sans recours; ils nous maintiennent dans d'aveuglants tourbillons où foisonnent des mouches. La «saison» du reste est déjà finie, les étrangers envahisseurs ont fui jusqu'au prochain automne, et l'Égypte se retrouve plus égyptienne, sous un ciel plus ardent. Ce soleil d'un dimanche de Pâques chauffe comme notre soleil de juillet, et on dirait que la terre va mourir de sécheresse. Mais c'est toujours ainsi, le printemps de ce pays sans pluie; les arbres, qui avaient gardé leurs feuilles pendant l'hiver, se dépouillent en avril comme chez nous en novembre; plus d'ombre nulle part et tout souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.—Il n'y a pas à s'inquiéter cependant, car l'inondation va venir, immanquable depuis que notre période géologique a commencé d'être; encore quelques semaines et le prodigieux fleuve, comme au temps du dieu Amon, va épandre le long de ses rives une vie hâtive et fougueuse.—En attendant, les orangers, les jasmins, les chèvrefeuilles, ceux que les hommes prennent soin d'arroser d'eau du Nil, ont follement fleuri; lorsque nous passons devant les jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les maisons croulantes, ce continuel nuage de poussière blanche où nous étouffons s'emplit tout à coup de leur suave odeur; malgré cette sécheresse, malgré cet effeuillement des arbres, les parfums d'un renouveau brusque et enfiévré sont déjà dans l'air.

Arrivés aux murailles de ce qui fut la citadelle romaine, il faut descendre de voiture, franchir une porte basse et pénétrer à pied dans le labyrinthe d'un quartier copte qui se meurt de poussière et de vétusté. Maisons délaissées, servant de refuge à des miséreux; moucharabiehs qui tombent de vermoulure; ruelles en souricière, qui parfois nous font passer sous quelque arceau du moyen âge, ou bien qui se referment au-dessus de nos têtes par la fantaisie des vieilles masures penchées… Et c'est cela, le chemin qui conduit à une basilique fameuse? Nous croirions nous être égarés, n'étaient ces groupes de Coptes en tenue du dimanche qui se rendent comme nous à la messe pascale à travers les ruines.

Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapées en fantômes dans des soies noires! Leur long voile ne les cache point comme celui des musulmanes; il est seulement posé sur leurs cheveux et découvre leur fin visage, leur collier d'or, leurs bras un peu nus qui portent au poignet de grosses torsades en or vierge. Pures Égyptiennes, elles ont gardé ce même profil délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient les déesses de jadis inscrites en bas-relief sur les murs pharaoniques. Mais déjà quelques-unes, hélas! parmi les jeunes, ont renié le traditionnel costume pour s'habiller à la franque, porter robe et chapeau.—Et quelles robes! quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient plus les paysannes de nos derniers villages!—Hélas! hélas! ces pauvres petites, qui pourraient être adorables, comment les avertir que les beaux plis des voiles noirs leur laisseraient une exquise distinction de race, tandis qu'elles font pitié sous leurs oripeaux qui rappellent la mi-carême?…

Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui depuis un instant nous enserrent, voici la percée d'une porte basse et comme craintive: cela, l'entrée de la basilique? Non, c'est invraisemblable!… Pourtant quelques-unes de ces jolies créatures, aux voiles noirs et aux bracelets d'or, qui nous précédaient viennent de s'y engouffrer, et déjà le parfum des encensoirs flotte pour nous avertir. Une sorte de corridor, étonnant de pauvreté et de vieillesse, se contourne avec des airs de méfiance, puis nous mène à une cour étroite, qui a bien mille ans, et où des loqueteux, assis sur des banquettes à l'orientale, réclament nos aumônes. L'odeur de l'encens d'Arabie s'accentue, et une dernière porte, au fond de ce réduit, cachée en pleine ombre, nous donne accès enfin dans la vénérable église.