L'église! Elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et du gourbi de désert. En entrant on a l'impression d'être initié d'une façon soudaine à l'enfance naïve du christianisme, de le surprendre, si l'on peut dire, dans son berceau—qui fut en réalité tout oriental. La triple nef est pleine de petits enfants (c'est aussi là ce qui frappe dès l'abord), de tout petits enfants qui pleurent ou qui rient et s'amusent, et beaucoup de mères allaitent leurs nouveau-nés—pendant l'invisible messe, qui doit se célébrer là-bas, derrière l'iconostase. Par terre, des nattes, où des familles sont assises en cercle et semblent chez elles. Sur les murailles frustes et déjetées, une épaisseur de chaux blanche attestant des années sans nombre. Et au-dessus de tout cela un étrange vieux plafond en bois de cèdre, avec de grosses poutres barbares.

Dans cette nef que soutiennent des colonnes de marbre enlevées jadis à des temples païens, il y a, comme dans toutes les antiques églises coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement travaillées à la façon arabe, la divisant en trois sections: la première, par où l'on arrive, est celle où doivent s'asseoir les femmes; la seconde est pour le baptistère; la troisième, plus au fond et confinant à l'iconostase, appartient aux hommes.

Elles portent presque toutes les longs voiles de soie noire d'autrefois, ces femmes qui encombrent ce matin, si familièrement et avec tant de petits nourrissons, la zone à elles réservée; dans leurs groupes harmonieux et sans cesse mouvementés, les robes à la franque, les pauvres chapeaux de mardi gras sont encore l'exception; l'ensemble conserve, à peu près intactes, sa grâce d'archaïsme et sa candeur.

Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le compartiment des hommes, limité au fond par l'iconostase (un mur millénaire que décorent des marqueteries en cèdre et en ivoire d'un précieux travail ancien, et où sont accrochées d'étranges vieilles icones noircies par les ans). C'est derrière ce mur, percé de portes, que se dit la messe. On entend vaguement chanter, dans l'ultime sanctuaire qui est là, fermé au peuple; de temps à autre, un prêtre fait mine d'en sortir, en soulevant une portière de soie fanée, et sur le seuil esquisse un geste bénisseur; il a une robe d'or, une couronne d'or, mais d'humbles fidèles lui parlent librement et touchent même ses beaux atours de roi mage; il sourit, et puis, laissant retomber la draperie qui masque l'entrée du tabernacle, il redisparaît dans son innocent mystère.

Combien ici les moindres choses disent la décrépitude! Les dalles sont dénivelées par le tassement du sol, usées par les pas de quelques milliers de générations mortes. Tout est de travers, penché, poussiéreux et finissant. Le jour tombe d'en haut par d'étroites fenêtres grillagées. On manque d'air, on étouffe un peu; mais, bien que le soleil ne pénètre point, je ne sais quelle réverbération indécise de la chaux sur les murs vient vous rappeler qu'au dehors il y a un printemps oriental qui resplendit et brûle.

Dans cette église, aïeule des églises, au milieu du nuage de fumée odorante, ce que l'on entend, plus encore que le chant de la messe, c'est le va-et-vient, la pieuse agitation des fidèles; et plus encore, c'est l'étonnant tapage qui se fait en dessous et qui monte par le trou de la sainte crypte: l'alerte batterie de cymbales, et tous ces vagissements, comme des plaintes de jeunes chats…

Mais loin de moi les pensées d'ironie, oh! non. Si, dans notre Occident, certains offices me semblent antichrétiens—comme, par exemple, en la trop fastueuse cathédrale de Cologne, une de ces messes à grand spectacle où des hallebardiers maintiennent la foule avec morgue,—ici, par contre, elle est tellement touchante et respectable, la bonhomie de ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent dans leur église comme chez eux, qui en font leur maison et l'encombrent de leurs bébés pleureurs, ont, à leur manière, bien entendu la parole de Celui qui a dit: «Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.»

IX
LA RACE DE BRONZE

Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons, de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu'à la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commençant leur éternel travail, l'entonnent dès le matin, de proche en proche, avec des voix pareilles, et le continuent jusqu'au repos du soir.

Tous ceux qui ont vécu en dahabieh sur l'antique fleuve le connaissent bien, ce chant de l'arrosage, que toujours les mêmes grincements de bois mouillé accompagnent en cadence lente.