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Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux, les transformer par l'éducation moderne, est la tâche que veut entreprendre de nos jours une élite de patriotes égyptiens. Naguère, cela m'eût semblé un crime, car ces paysans obstinés vivaient dans des conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de désirs. Mais aujourd'hui ils subissent une invasion plus dissolvante que celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu: les Occidentaux sont là, partout, chez eux, profitant de leur passivité douce pour en faire des valets à l'usage de leurs trafics ou de leurs plaisirs. L'œuvre de dégradation est si facile sur ces simples sans défense, à qui l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les «apéritifs»,—et à qui on enlève la prière!…

Alors, oui, il serait peut-être temps de les réveiller, ces dormeurs depuis plus de vingt siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils pourraient donner encore, quelles surprises ils nous réserveraient après cette longue léthargie, sans doute réparatrice. En tout cas, l'espèce humaine, en voie de décliner par surmenage, trouverait, chez ces chanteurs du châdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des cerveaux à peine touchés par l'alcool, et toute une réserve de beauté tranquille, de bon équilibre physique, de vigueur sans bestialité.

X
LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON

Au grand resplendissement de onze heures du matin, nous traversons les champs d'Abydos, venant des bords du Nil, comme jadis tant de pèlerins antiques, pour nous rendre aux sanctuaires d'Osiris, qui sont au delà des vertes plaines, à l'orée du désert.

Trois ou quatre lieues, sous le ciel limpide et le soleil de feu blanc, parmi des blés ou des luzernes dont le vert admirable est piqué de fleurettes pareilles à celles de nos climats. Des centaines de petits oiseaux nous chantent éperdument la joie de vivre; ce soleil rayonne et chauffe avec magnificence; ces blés fougueux ont déjà des épis; on dirait la grande fête de nos jours de mai; on oublie que c'est février, que c'est encore l'hiver,—l'hiver lumineux de l'Égypte. Çà et là, dans le déploiement des champs tranquilles, apparaissent des villages enfouis sous des arbres très feuillus, sous des acacias qui, de loin, ressemblent aux nôtres; il y a bien là-bas, murant les fertiles campagnes, la chaîne de Libye, trop rose peut-être et trop désolée; mais c'est égal, comme ce sont des moineaux et des alouettes qui font ici la gaie musique champêtre, on est à peine dépaysé; rien ne prépare l'esprit à ces vieux temples osiriens qui, paraît-il, vont tout à l'heure surgir.

Tout ce qu'il évoque pourtant, ce nom seul d'Abydos!… Rien que se dire: «Abydos est là tout près et j'y arriverai dans un moment», rien que cela transforme les aspects de ces simples sillons verts, rend presque imposante cette région d'herbages,—où le bourdonnement des mouches va croissant dans l'air surchauffé, tandis que le chant des oiseaux s'apaise et s'endort aux approches de midi.

Nous cheminions depuis un peu plus d'une heure parmi la verdure de ces jeunes blés étendus en tapis, quand, après les maisonnettes et les arbres d'un village, un monde tout autre se démasque soudain; toujours ce monde d'éblouissement et de mort qui enveloppe si étroitement l'Égypte habitée: le désert!

Il est là, le désert Libyque, et comme chaque fois que nous l'avons abordé venant des rives du vieux fleuve, nous sommes en contre-bas de lui. Il commence sans transition, absolu et terrible, aussitôt que finit le velours touffu du dernier champ, l'ombre fraîche du dernier acacia; ses sables ont l'air de dévaler jusqu'à nous, en une coulée immense, depuis ces montagnes trop étranges que nous apercevions de la plaine heureuse et qui trônent là-bas en souveraines sur tout ce néant.

La ville d'Abydos, aujourd'hui anéantie sans avoir laissé de vestiges, s'élevait jadis où nous sommes, au seuil des solitudes; mais ses nécropoles plus vénérées que celles de Memphis, ses temples trois fois saints étaient un peu au-dessus, dans les sables merveilleusement conservateurs qui les ont ensevelis sous leurs petites ondes patientes, pour en garder de presque intacts jusqu'à nos jours.