Le désert! Dès qu'on a posé le pied sur ce sol un peu mouvant, qui étouffe le bruit des pas, il semble que l'atmosphère aussi vient de subitement changer; elle se fait brûlante et altérante, comme si des brasiers s'étaient allumés dans les entours.
Et tout ce domaine de la clarté et de la sécheresse est, jusqu'en ses lointains, nuancé, zébré de ses habituels tons bruns, fauves ou jaunes. La morne réverbération des choses proches augmente jusqu'à l'excès la chaleur et la lumière; l'horizon tremble sous de petites vapeurs de mirage qui simulent de l'eau remuée par des souffles. Dans les arrière-plans, qui montent par degrés jusqu'aux pieds de la chaîne Libyenne, partout s'étagent des éboulis de pierres ou de briques; des ruines, presque sans forme, émergent à peine des sables, mais indiquent leurs présences sans nombre, suffisent à donner le sentiment que c'est ici un très vieux sol, travaillé jadis par les hommes pendant des siècles que l'on ne sait plus. Et, au premier coup d'œil, on les devine si bien là-dessous, les catacombes, les hypogées, les momies!
Ces nécropoles d'Abydos, quelle fascination jadis elles ont exercée, et pendant des millénaires, sur ce peuple, précurseur des peuples, qui habitait la vallée du Nil! C'est que, d'après l'une des plus antiques traditions humaines, la tête d'Osiris, seigneur de l'autre monde, reposait au fond d'un de ces temples, qui sont aujourd'hui écroulés sous les sables. Or les hommes, dès que leur pensée a commencé de sortir de la nuit originelle, ont été hantés par cette conception qu'il y a des voisinages secourables aux pauvres cadavres couchés sous terre, qu'il y a des lieux sacrés où il est plus prudent de se faire enfouir si l'on veut être prêt quand sonnera le réveil. Donc, en la vieille Égypte, chacun à l'heure de la mort tournait ses regards vers ces pierres et ces sables, dans un souhait ardent de pouvoir y dormir près du débris de son Dieu. Ceux qui n'obtenaient point d'y prendre place, tant les entours étaient déjà encombrés de dormeurs, imaginaient d'y faire au moins planter une humble stèle rappelant leur nom, ou bien recommandaient qu'on y déposât pour quelques semaines leur momie, sauf à la remporter après,—et des cortèges funèbres d'aller et retour traversaient sans cesse les blés qui séparent le Nil du désert. Abydos, dans le triste rêve humain où domine l'attente de la destruction, Abydos a précédé de beaucoup de siècles la vallée de Josaphat des Hébreux, les cimetières autour de La Mecque des musulmans et les saints caveaux sous nos plus vieilles cathédrales… Abydos! il n'y faudrait marcher qu'avec mélancolie et en silence, à cause de tant de milliers d'âmes qui jadis se sont orientées vers ce lieu, les mains tendues, à l'heure d'Épouvante…
Il est tout près, le premier grand temple, celui que le roi Sethos éleva pour cet inconnaissable prince de l'autre monde qui en son temps s'appelait Osiris. A peine quelque deux cents mètres, dans l'éblouissement de ce désert, et on y arrive; on est saisi d'y être, car rien n'en dénonçait l'approche, les sables d'où il a été exhumé, et qui l'ensevelissaient depuis deux mille ans, s'élevant encore alentour jusqu'aux frises. Une grille de fer, où veillent deux grands bédouins en robe noire, et aussitôt après, l'ombre des pierres énormes: on est chez le dieu, dans la forêt des lourdes colonnes osiriennes, au milieu d'un monde de personnages à haute coiffure qui sont inscrits en bas-relief sur tous les piliers, sur toutes les murailles et qui semblent s'appeler de la main les uns les autres, échanger entre eux mille signes de mystère, de silence et d'éternité…
Mais qu'est-ce que ce bruit dans le sanctuaire? On dirait que c'est plein de monde là-bas… Derrière la seconde rangée de colonnes, des gens parlent à tue-tête, avec l'accent britannique; je crois même qu'on entend des verres se choquer, et des fourchettes tapoter de la vaisselle…
Oh! pauvre, pauvre temple, ce qui s'y passe!… Non, c'est plus insultant qu'être mis à sac par les barbares: subir cet excès de grotesque dans la profanation! Il y a là joyeuse et gaillarde tablée d'une trentaine de couverts, et les convives des deux sexes appartiennent à cette humanité spéciale qui fréquente chez Thos Cook and Son (Egypt limited). Des casques de liège et de classiques lunettes vertes. On boit du soda, du whisky; on mange à longues dents des viandes, qu'enveloppèrent des papiers graisseux dont les dalles restent jonchées. Et les dames surtout, oh! les dames, quels épouvantails à moineaux.—Or, c'est ainsi tous les jours, tant que dure la «season», nous apprennent les gardes bédouins en robe noire. Un luncheon chez Osiris fait partie du programme of pleasure trips. Chaque midi, une bande nouvelle arrive, sur d'irresponsables et infortunés bourricots; quant aux tables, aux assiettes, elles se tiennent à demeure dans le vieux temple!
Sauvons-nous vite et, si possible, avant que le spectacle ait marqué dans notre mémoire.
Mais hélas! même quand nous sommes dehors, isolés de nouveau sur l'étendue des sables étincelants, nous ne pouvons plus rien prendre au sérieux: Abydos, le désert, tout a cessé d'exister; le visage de ces dames nous hante, et leurs chapeaux, et des regards qu'elles nous ont jetés par-dessus leurs lunettes solaires… La laideur Cook, on m'en avait donné une fois cette raison, satisfaisante à première vue: «Le Royaume-Uni, jaloux à juste titre de la beauté de ses filles, les soumettrait à un jury lorsque leur vient l'âge de puberté; à celles qui sont classées trop laides pour se transmettre, il accorderait une bourse sans limite chez Thos Cook and Son, les vouant ainsi à un perpétuel voyage qui ne leur laisserait pas le loisir de songer à certaines bagatelles de la vie.» L'explication m'avait séduit d'abord. Mais un examen plus attentif des bandes qui infestent la vallée du Nil m'a permis de constater que toutes ces Anglaises y sont d'un âge notoirement canonique; donc la catastrophe de la procréation, si tant est qu'elle ait pu se produire chez elles, doit remonter à des époques bien antérieures à leur enrôlement. Et je demeure perplexe…
Sans conviction maintenant, nous nous sommes acheminés vers un autre temple, garanti solitaire. En effet, le soleil y darde, souverainement seul, au milieu d'un hautain silence, et, ici, l'Égypte, le passé commencent à nous ressaisir.
Toujours pour Osiris, dieu du céleste réveil dans les nécropoles d'Abydos, Ramsès II avait érigé ce sanctuaire. Mais les sables ont eu beau l'envelopper de leur linceul, ils n'ont pu nous en conserver que la base plus enfouie, les hommes s'étant acharnés à le détruire par le faîte[6]; ses ruines, aujourd'hui protégées pourtant et déblayées, ne s'élèvent plus qu'à trois ou quatre mètres du sol. Dans les bas-reliefs, la plupart des personnages n'ont que les jambes et la moitié du torse; avec le haut des murailles s'en sont allées leurs têtes et leurs épaules; mais il semble qu'ils aient gardé la vie: leurs gesticulements, la mimique excessive de leurs attitudes de décapités sont plus étranges et plus saisissants peut-être que s'ils avaient encore un visage. Ce qu'ils ont gardé surtout de prodigieux, c'est l'éclat de leurs antiques peintures, les teintes fraîches de leurs costumes, leurs robes d'un bleu-turquoise ou lapis, ou d'un vert-émeraude, ou d'un jaune d'or; un badigeon naïf, mais devant lequel on reste confondu parce qu'il n'a pas bronché depuis trente-cinq siècles: tout ce que faisaient ces gens-là risquait d'être éternel. Pourtant des nuances aussi vives ne se retrouvent guère dans les autres monuments pharaoniques, et, ici, elles frappent d'autant plus que les fonds sont demeurés blancs; malgré ses portiques en granit bleuté, en granit noir, en granit rose, le temple a toutes ses murailles en un fin calcaire d'une blancheur rare, et en pur albâtre pour le saint des saints.