[6] Naguère un industriel, établi aux environs pour fabriquer de la chaux, ayant jugé friables à point les calcaires si fins des murailles, usa de ce temple comme d'une carrière et, pendant des années, les bas-reliefs sans prix servirent d'aliment aux meules de son usine.

Par-dessus ces murs tronqués, aux si belles, si gaies et claires couleurs, le désert apparaît, et il est tout bruni par le contraste; par-dessus ces tableaux, où les personnages n'ont plus de tête, on voit la grande montée fauve des sables et des pierrailles, qui s'en va, comme d'un colossal balancement de houle, baigner là-bas les pieds de la chaîne libyque. Vers le nord des solitudes et vers l'ouest, d'informes éboulements de blocs couleur basane se succèdent dans les sables, jusqu'où finit, d'une ligne nette sur le ciel, l'éblouissant lointain. A part ce temple de Ramsès où nous sommes, et, dans notre voisinage, celui de Sethos où sévit l'entreprise Cook, il n'y a plus alentour que des ruines émiettées, pulvérisées sans recours possible; mais elles imposent pourtant le recueillement, ces ruines finissantes, car elles sont les débris du temple sans âge où dormait la tête du dieu, les débris des sépultures du Moyen et de l'Ancien Empire; elles indiquent encore tout le développement des nécropoles d'Abydos, si vieilles que l'on se sent comme pris de vertige dès que l'on veut songer à leurs origines…

Ici, comme à Thèbes, comme à Memphis, on ne les rencontre que parmi le sable et les roches desséchées, ces tombeaux des Égyptiens: le grand peuple ancêtre, qui eût frémi de l'ombre de nos arbres noirs et de la pourriture de nos humides caveaux, tenait à déposer magnifiquement ses embaumés au milieu de cette lumineuse et immuable splendeur de mort qui s'appelle le désert.

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Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer encore chez ce malheureux Osiris? Voici que des bédouins amènent à coups de bâton, vers la demeure voisine que lui dédia Sethos, une troupe de bourricots! Sans doute le lunch est achevé, et la bande va repartir, à l'heure militaire du programme. Observons, en gardant une distance prudente.

En effet, ils se remettent tous en selle, les cooks, les cookesses, et déployant, non sans quelque intention de majesté, des parasols en coton blanc, ils prennent la direction du Nil. Ils disparaissent; la place nous appartient.

Quand nous osons rentrer enfin dans ce premier sanctuaire, où ils avaient abondamment lunché à l'ombre, les gardiens sont là, qui s'empressent à balayer les épluchures, les papiers sales. Et, pour le luncheon de demain, ils serrent la douteuse vaisselle dans des coffres à demeure, où se lisent en grosses lettres de gloire les noms des véritables souverains de l'Égypte moderne: «Thos Cook and Son (Egypt limited)».

Tout cela heureusement se remise dans le premier hypostyle. Rien ne déshonore les salles profondes, où le silence vient de retomber, le grand silence des midis du désert.

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De ce temple, on s'émerveillait déjà, sous l'empereur Tibère, comme d'une relique du passé le plus lointain et nébuleux. Le géographe Strabon écrivait à cette époque: «C'est un palais admirable bâti à la façon du Labyrinthe, sauf qu'il a moins de galeries.» Il en a pourtant déjà beaucoup, de galeries, et on s'y promène en s'égarant comme dans un dédale. Sept chapelles, consacrées à Osiris et à différents dieux ou déesses de sa suite; sept travées, sept portes pour les processions des rois et des foules; et, sur les côtés, tant d'autres salles, couloirs, chapelles secondaires, chambres sombres, portes perdues! La très primitive colonne, inspirée des roseaux, que l'on a nommée en architecture la colonne-plante et qui imite une monstrueuse tige de papyrus, a poussé ici en futaie serrée, pour soutenir les pierres des plafonds bleus, semés d'étoiles à l'image du ciel de ce pays. En plusieurs places, elles manquent, ces pierres-là, et laissent des vides largement ouverts sur le ciel véritable d'en haut; en vain elles étaient massives comme pour des durées infinies, les soleils de tant de siècles les ont patiemment fendues, et ensuite leur propre poids les a précipitées; la lumière maintenant, par ces brèches, entre donc à flots jusque dans les chapelles où les hommes de jadis avaient voulu de saintes ténèbres.