Malgré ce désastre des plafonds, c'est ici un des sanctuaires les plus intacts de la vieille Égypte; les sables, toujours si doucement ensevelisseurs, y ont réussi à miracle leur œuvre conservatrice. On dirait sculptés d'hier les innombrables personnages qui, sur les murs, autour des colonnes plantées en forêt, partout, gesticulent, continuent avec animation leur causerie éternelle, à la muette, par signes de leurs bras et de leurs longues mains. Le temple entier, avec ces trouées qui l'éclairent, est plus beau peut-être qu'au temps des Pharaons. Au lieu de l'obscurité d'autrefois, une transparente pénombre alterne à présent avec de grands rayons en gerbes, qui inondent çà et là de lumière frisante les sujets des bas-reliefs si longtemps enfouis, détaillent leurs attitudes, leurs muscles, leurs couleurs à peine altérées, les retrempent de vie et de jeunesse. Pas un pan de muraille, dans ce lieu immense, qui ne soit couvert de divinités, surchargé d'hiéroglyphes et d'emblèmes. Osiris à haute coiffure, la belle Isis casquée d'un oiseau, Anubis à tête de loup-de-désert, Horus à tête d'épervier et Thoout ibiocéphale sont là mille fois répétés, toujours accueillant avec des gestes étranges les rois et les prêtres qui leur rendent hommage.

Les corps presque nus, à larges épaules et à fine taille, ont une sveltesse, une grâce infiniment chastes, et les traits des visages sont d'une pureté exquise. C'étaient déjà des artistes très préparés, ceux qui ciselaient ces têtes charmantes aux longs yeux pleins de l'antique rêve; mais par une lacune qui nous confond, ils ne savaient encore les inscrire que de profil; de profil aussi, toutes les jambes, tous les pieds, tandis que les torses par contre restent invariablement de face: il a donc fallu aux hommes bien des siècles d'étude avant de comprendre la perspective qui nous paraît si simple, le raccourci des figures, et d'être capables d'en donner l'impression sur une surface plane!…

Plusieurs de ces tableaux représentent le roi Sethos, dessiné sans doute d'après nature, car on retrouve là presque les traits de sa momie, si calme et si belle, exhibée de nos jours au musée du Caire. A ses côtés se tient dévotement son fils, le prince royal Ramsès (plus tard Ramsès II, le grand Sésostris des Grecs); on lui a donné l'air tout candide, et il porte cette boucle de cheveux sur le côté qui était la coiffure de l'enfance;—lui aussi a sa momie sous les vitrines du musée, et quand on a vu ce débris édenté, sinistre, qui atteignait déjà près de cent ans d'âge lorsque la mort le livra aux embaumeurs de Thèbes, on n'arrive pas à se persuader qu'il ait pu être jeune, coiffé d'une boucle noire, qu'il ait pu jouer, être un enfant…

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Nous pensions en avoir fini avec les cooks et les cookesses du luncheon. Mais hélas! nos chevaux, plus rapides que leurs ânes, les rattrapent au retour, parmi les blés verts d'Abydos, et un embarras dans le chemin étroit, une rencontre de chameaux chargés de luzerne, nous immobilise un instant, tous pêle-mêle. A me toucher, il y a un amour de petit âne blanc qui me regarde, et d'emblée nous nous comprenons, la sympathie jaillit réciproque. Une cookesse à lunettes le surmonte, oh! la plus effroyable de toutes, osseuse et sévère; par-dessus son complet de voyage, déjà rébarbatif, elle a mis un jersey pour tennis, qui accentue les angles, et sa personne semble incarner la respectability même du Royaume-Uni. On trouverait d'ailleurs plus équitable—tant sont longues ses jambes dénuées de tout intérêt pour le touriste—que ce fût elle qui portât l'âne.

Il me regarde avec mélancolie, le pauvre petit blanc, dont les oreilles sans cesse remuent, et ses jolis yeux si fins, si observateurs de toutes choses, me disent à n'en pas douter:

—Elle est bien vilaine, n'est-ce pas?

—Mon Dieu, oui, mon pauvre petit bourricot. Mais songe un peu, fixée à ton dos comme elle est là, tu as au moins sur moi l'avantage de ne plus la voir.

Pourtant ma réflexion, bien que judicieuse, ne le console pas, et son regard me répond qu'il se sentirait bien plus fier de porter, comme beaucoup de ses camarades, un simple paquet de cannes à sucre.

XI
LA DÉCHÉANCE DU NIL