Au début de notre période géologique, il y a quelques milliers de siècles, quand les continents eurent pris, dans la dernière tourmente mondiale, à peu près les formes que nous leur connaissons, et quand les fleuves se mirent à tracer leurs lignes hésitantes, il se trouva que les pluies de tout un versant de l'Afrique furent précipitées, en une gerbe d'eau formidable, à travers la région impropre à la vie qui s'étend depuis l'Atlantique jusqu'à la mer des Indes, et que nous appelons la région des Déserts. A la longue, elle régla son cours, cette énorme coulée d'eau égarée dans les sables, elle devint le Nil, et, avec une patience inlassable, elle se mit à son travail de fleuve, qui pourtant ne semblait pas possible en cette zone maudite: d'abord arrondir tous les blocs de granit épars sur son chemin dans les hautes plaines de Nubie, et puis surtout déposer peu à peu, peu à peu du limon par couches, former une artère vivante, créer comme un long ruban vert au milieu de ce domaine infini de la mort.

Il y a combien de temps qu'il est commencé, ce travail du grand fleuve?—Y penser fait peur… Depuis cinq mille ans que nous pouvons contrôler, c'est à peine si l'apport incessant des limons a pu élargir ce ruban de l'Égypte habitable qui, aux plus anciennes périodes de l'histoire, était à peu près comme de nos jours. Quant aux blocs granitiques des plaines de Nubie, combien de millénaires a-t-il fallu pour les rouler ainsi et les polir? Au temps des Pharaons ils avaient exactement déjà leurs formes de boules usées par le frottement de l'eau,—et tant d'inscriptions hiéroglyphiques sur leurs faces rondes ne sont même pas sensiblement estompées pour avoir subi le passage de l'inondation périodique des étés durant quarante ou cinquante siècles!…

Elle fut un pays d'exception, cette vallée du Nil; elle fut merveilleuse et unique, fertile sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve sans le secours d'aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidités qui nous oppressent, gardant le ciel inaltérable de ces immenses déserts d'alentour qui jamais n'exhalent une vapeur d'eau pour embrumer l'horizon. C'est sans doute cette éternelle splendeur de la lumière, et cette facilité de la vie qui firent éclore ici les primeurs de la pensée humaine. Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le sol d'Égypte, fut aussi le père de la race qui partit en avant de toutes les autres, comme ces branches hâtives que l'on voit, au printemps, jaillir les premières d'une souche, mais qui parfois meurent avant l'été. Il enfanta ce peuple dont nous recueillons aujourd'hui les moindres vestiges avec stupeur et admiration; un peuple qui, dès l'aube, au milieu des originelles barbaries, conçut magnifiquement l'infini et le divin, posa avec tant de sûreté et de grandeur les premières lignes architecturales d'où devaient dériver ensuite nos architectures, jeta les bases de l'art, ainsi que de toute science et de toute sagesse.

Plus tard, quand cette belle fleur d'humanité se fut fanée, le Nil, coulant toujours au milieu de ses déserts, semble avoir eu pour mission, pendant près de deux mille ans, de maintenir sur ses bords une sorte d'immobilité et de désuétude qui étaient comme un hommage de respect à ces écrasants souvenirs. A mesure que les sables ensevelissaient les ruines des temples et les colosses au visage brisé, rien ne changeait ici, sous le ciel immuablement bleu; les mêmes cultures le long des rives se faisaient de la même manière qu'aux vieux âges, les mêmes barques pareillement voilées suivaient ou remontaient le fil de l'eau, les mêmes chansons rythmaient l'éternel travail humain; la race fellah, gardienne inconsciente du prodigieux passé, somnolait sans désirs nouveaux et à peu près sans souffrance; le temps coulait pour l'Égypte dans une grande paix de soleil et de mort.

Mais des étrangers à présent sont maîtres, et viennent de réveiller le vieux Nil pour l'asservir. En moins de vingt ans ils ont défiguré sa vallée, qui jusque-là se gardait comme un sanctuaire; ils ont imposé silence à ses cataractes, capté son eau précieuse par des barrages, pour l'épandre au loin sur des plaines qui sont devenues des marais, et qui déjà ternissent de leurs buées le cristal du ciel. Les anciens agrès ne suffisant plus à arroser les cultures d'aujourd'hui, des machines à vapeur, pour puiser plus vite, commencent de se dresser le long des berges, à côté des usines nouvelles, et bientôt il n'y aura guère de fleuve plus déshonoré que celui-là par des tuyaux de fer et des fumées noires. Cela se fait du reste avec hâte, comme à la curée, cette mise en exploitation du Nil,—et ainsi s'en va toute sa beauté, car son cours uniforme, à travers des régions indéfiniment pareilles, ne valait que par le calme et l'antique mystère.

Pauvre Nil des prodiges! On subit parfois encore son charme finissant; des coins sont restés intacts; il y a des jours de clarté, il y a d'incomparables soirs où l'on peut s'abstraire des fumées et des laideurs. Mais la classique expédition en dahabieh, la remontée du fleuve depuis le Caire jusqu'à la Nubie, ne méritera bientôt plus d'être faite.

D'habitude, c'est l'hiver qu'on entreprend ce voyage-là, afin de se rapprocher toujours du soleil à mesure qu'il s'enfuit vers l'hémisphère austral; l'hiver, la saison où les eaux baissent et où la vallée se dessèche. Au sortir de la ville cosmopolite qu'est le Caire d'aujourd'hui, après les ponts en ferraille, après les prétentieux hôtels zébrés d'inscriptions raccrocheuses, on éprouve une paix soudaine à s'éloigner sur le fleuve aux eaux larges et rapides, entre les rideaux de palmiers des bords, emporté par la dahabieh où l'on est maître, et où si l'on veut, l'on est seul.

D'abord vous suivent, pendant un jour ou deux, ces grands triangles obsédants qui sont les pyramides: celles de Dachour, celle de Sakkarah succédant à celles de Gizeh, l'horizon est inquiété longtemps par leurs silhouettes géantes; ainsi qu'il arrive pour les montagnes, elles semblent plus hautes à mesure que l'on s'en va et qu'elles se dégagent mieux des choses proches. Et, quand elles ont enfin disparu, on a devant soi, avant d'atteindre la première cataracte, environ deux cents lieues de fleuve à remonter lentement par étapes, à travers de monotones régions désertiques, où les heures et les jours seront marqués surtout par le jeu de l'admirable lumière; en dehors de cette fantasmagorie des matins et des soirs, rien de bien saillant sur les berges presque toujours grises, où se manifeste, sans varier jamais, l'humble vie pastorale des fellahs. Le soleil est brûlant, les nuits étoilées sont claires et froides; un vent desséchant, qui souffle du nord à peu près sans trêve, fait frissonner dès que le crépuscule tombe.

On a beau cheminer des lieues et des lieues sur cette eau limoneuse, on a beau refouler pendant des jours et des semaines ce courant, qui glisse le long de la dahabieh en petites ondes pressées, on ne voit décroître ni en abondance ni en vitesse ce fleuve aux tiédeurs fécondantes, près duquel nos fleuves de France sembleraient de négligeables ruisseaux. Et indéfiniment se déroulent, à droite et à gauche, les deux parallèles chaînes de calcaire dénudé qui emprisonnent si étroitement l'Égypte des moissons: à l'ouest, celle des déserts libyques où chaque matin les premiers rayons viennent se poser pour la teindre en un rose de corail toujours aussi frais; à l'est, celle des déserts de l'Arabie qui ne manque jamais le soir de retenir toute la lumière du couchant pour ressembler à une triste ceinture de braise rouge. Tantôt elles s'éloignent, les deux murailles parallèles, et donnent plus d'espace aux champs verts, aux bois de palmiers, aux petites oasis séparées par des marbrures de sable d'or. Tantôt elles se rapprochent tellement du Nil que l'Égypte habitable n'a plus que la largeur de deux ou trois pauvres sillons de blé, tout au bord de l'eau, après quoi tout de suite commencent les pierres mortes et les sables morts. Quelquefois même c'est jusqu'à surplomber le fleuve que s'avance la chaîne désertique, sorte de falaise calcinée, d'un blanc rougeâtre, qu'aucune pluie ne vient jamais rafraîchir, et où l'on voit, à différentes hauteurs, bâiller les trous carrés qui mènent chez les momies. Pendant cinq mille ans, on les a perforées pour y introduire des sarcophages, et elles fourmillent intérieurement de vieux cadavres, ces montagnes qui de loin sont d'un si joli rose et qui servent d'interminables toiles de fond à tout ce qui se passe le long de ces rives.

Et ce n'est pas plus divers que les lointains, tout ce qui se passe là. D'abord il y a ce geste souple et superbe, mais toujours le même, des femmes aux longs vêtements noirs, qui viennent sans cesse emplir leur jarre à long col, et l'emportent en équilibre sur leur tête voilée. Ensuite les troupeaux, que des pastoures drapées de deuil mènent se désaltérer, chèvres, brebis et ânons pêle-mêle. Aussi les buffles lourds, couleur de vase, qui descendent se baigner avec nonchalance. Enfin il y a le grand labeur de l'arrosage: la traditionnelle noria, que fait tourner un petit bœuf les yeux bandés, et surtout le châdouf à bascule, actionné par des hommes dont le torse nu ruisselle.