Ils se succèdent, les châdoufs, parfois jusqu'à perte de vue, et c'est étrange à regarder, l'agitation, confuse dans le lointain, de toutes ces longues perches qui pompent l'eau sans trêve, avec un balancement d'antenne vivante.—Or il en allait de même le long de ce fleuve au temps des Ramsès.—Mais soudain, à quelque tournant de la rive, le vieil agrès pharaonique disparaît pour faire place à des séries de machines à vapeur, qui, plus encore que les muscles des fellahs, sont actives au puisage, et qui bientôt feront au Nil domestiqué une bordure de leurs tuyaux noirâtres.
Les grandes ruines de cette Égypte, si on ignorait leur gisement, on passerait sans les voir. A de rares exceptions près, elles sont au delà des vertes plaines, au seuil des solitudes. Donc, sur l'immuable fond rose de ces falaises du désert, qui vous suivent pendant toute cette tranquille navigation de deux cents lieues, on ne voit défiler que les humbles villes ou villages d'aujourd'hui, qui ont la couleur neutre de la terre. Quelques minarets ajourés les dominent, bien blancs au-dessus de leurs grisailles. Des nuées de pigeons tourbillonnent alentour. Et, parmi les maisonnettes, qui ne sont que des cubes de boue recuits au soleil, les palmiers d'Afrique ont jailli superbes, isolés ou en touffes puissantes, laissant tomber de haut sur ces petits gîtes humains l'ombre de leurs plumets que le vent balance. Naguère, bien que tout cela fût stagnant et morne, on devait avoir en passant la tentation de s'arrêter, attiré par cette paix sans nom qui était celle de l'Orient lointain et de l'Islam. Mais à présent, devant la moindre bourgade—parmi les belles barques primitives qui sont encore là nombreuses et pointant vers le ciel bleu leurs vergues comme de très longs roseaux,—il y a toujours, pour l'accostage des bateaux touristes, un énorme ponton noir qui défigure tout par sa présence et par son inscription-réclame: «Thos Cook and Son, (Egypt limited)». De plus, on entend siffler le chemin de fer qui sans merci longe le fleuve, pour promener depuis le Delta jusqu'au Soudan des hordes d'Européens envahisseurs. Et enfin, aux abords des gares, inévitablement quelque moderne usine trône avec ironie, dominant de ses tuyaux les pauvres choses croulantes qui essayent de dire encore l'Égypte et le mystère.
Alors, non, les villes, les villages, à moins qu'ils ne mènent à des ruines célèbres, on ne s'y arrête plus; il faut passer outre et, pour l'étape du soir, chercher un hameau perdu, un recoin de silence, où amarrer sa dahabieh contre la vénérable terre grise de la berge.
Ainsi l'on s'en va, pendant des jours, pendant des semaines, entre ces deux interminables falaises de calcaire rose pleines d'hypogées et de momies, qui sont les murailles de la vallée du Nil et doivent vous suivre jusqu'à la première cataracte, jusqu'à l'entrée de la Nubie. Là seulement changeront enfin d'apparence et de nature les rochers des déserts, pour devenir ces granits plus sombres dans lesquels les Pharaons faisaient tailler leurs grands dieux et leurs obélisques.
On s'en va, on s'en va, remontant le fil de ce courant éternel, et, pour faire perdre la notion des heures et des dates qui fuient, il y a la régularité du vent, la persistance d'un ciel limpide, la monotonie du grand fleuve qui serpente et ne finit jamais. Si déçu que l'on soit de voir tout profané sur les bords, on n'échappe point à cette paix d'être nomade et isolé sur l'eau, étranger parmi un équipage d'Arabes silencieux, qui chaque soir se prosternent pour de confiantes prières.
D'ailleurs, on marche vers le sud, vers le soleil, et chaque jour la clarté se fait plus belle, la chaleur plus caressante, en même temps que brunit davantage le bronze des figures perçues en route.
Et puis on est intimement mêlé à cette vie fluviale, restée si intense, et qui, à certaines heures, quand aucune fumée de houille ne salit l'horizon, vous ramène aux époques du travail naïf et de la saine beauté. Dans les barques qui vous croisent, des hommes demi-nus, grisés de mouvement, de soleil et d'air, rament en donnant de la voix pour ces chansons du Nil qui sont vieilles comme Thèbes ou Memphis. Lorsque le grand vent se lève, alors c'est le déploiement fou des voilures, enverguées sur des cornes si longues que toutes ces dahabiehs ressemblent à des oiseaux de haut vol. Très penchées aussitôt, elles entraînent d'un élan plus vif leurs cargaisons de gens, de bêtes ou de primitives choses: femmes encore drapées à l'antique, moutons et chèvres, ou bien piles de fruits, de courges et sacs de graines. Beaucoup sont chargées à couler bas de ces jarres en terre, invariables depuis trois mille ans, que les fellahines savent poser sur leur tête avec tant de grâce,—et on voit ces entassements de poteries fragiles prendre la course au-dessus de l'eau, comme soulevés par des ailes gigantesques de mouette. Or, dans des temps reculés et presque fabuleux, cette vie des mariniers du Nil avait les mêmes aspects, ainsi qu'en témoignent les bas-reliefs des plus vieux tombeaux; elle exigeait le même jeu des muscles et des voiles, réglé sans doute par les mêmes chansons, et c'était sous la caresse desséchante de ce même vent des déserts, tandis que le même rose inchangeable colorait au loin ces continuels rideaux de montagnes…
Mais tout à coup, bruits de machines, sifflets, et, dans l'air qui était si pur, infectes spirales noires: ce sont les modernes steamers qui viennent jeter le désarroi dans ces flottilles du passé; avec de grands remous, s'avancent des charbonniers, ou bien une kyrielle de ces bateaux à trois étages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant le fleuve, et sont bondés en majeure partie de laiderons, de snobs ou d'imbéciles.
Pauvre, pauvre Nil, qui refléta jadis sur ses chauds miroirs le summum des magnificences terrestres, qui porta tant de barques de dieux et de déesses en cortège derrière la grand nef d'or d'Amon, et qui ne connut à l'aube des âges que d'impeccables puretés, aussi bien dans les formes humaines que dans les conceptions architecturales!… Pour lui quelle déchéance! Après son dédaigneux sommeil de vingt siècles, promener aujourd'hui les casernes flottantes de l'agence Cook, alimenter des usines à sucre, et s'épuiser à nourrir avec son limon de la matière première pour cotonnades anglaises!…