On est au mois de mars, et tout resplendit comme chez nous en juin. On est parmi les sillons des blés verts, les luzernes, les fèves en fleur,—tout cela plein d'oiseaux qui s'agitent, qui chantent, qui délirent de joie, dans le voluptueux affairement des nids et des couvées. On chemine sur une terre grasse, saturée de substances vitales. Sans doute on traverse quelque éden pour les bêtes, car elles pullulent de tous côtés: des troupeaux de chèvres avec mille chevreaux bêlants; des ânesses avec leurs jeunes ânons qui bondissent; des vaches et des vaches-buffles allaitant leurs petits; et tout cela laissé libre au milieu des récoltes, avec loisir de les brouter, comme s'il y en avait surabondance…

Quel est ce pays que ne précise aucune habitation, aucun village, ni clocher en vue? Cultures de chez nous, ces blés, ces luzernes, ces fèves qui embaument l'air de leurs fleurs blanches; mais il y a excès de lumière au ciel, et, dans les lointains, excès de limpidité profonde. Et puis, ces plaines fertiles autant que celles de quelque «Terre promise», sont comme encloses au loin, de droite et de gauche, par deux parallèles murailles de pierre, par deux chaînes de montagnes roses, d'un aspect notoirement désertique. D'ailleurs, voici, parmi tant de bêtes de nos climats, des chamelles, allaitant aussi leurs étranges nourrissons pareils à des autruches qui auraient quatre pattes. Et enfin des paysannes apparaissent là-bas dans les blés; elles sont voilées de longues draperies noires: alors c'est l'Orient, c'est quelque contrée africaine ou quelque oasis d'Arabie?

Le soleil en ce moment reste amorti pour nous par une bande de nuages, qui est seule dans le vide bleu, juste au-dessus de nos têtes, comme si, d'un bout à l'autre du ciel, un long écheveau de laine blanche se fût déployé; cela fait plus calme et presque un peu mystérieux le grand éclairage de ces champs où nous cheminons, de ces plaines ivres de vie et toutes vibrantes de musiques d'oiseaux, tandis que par contraste les lointains, que rien ne voile, resplendissent avec une netteté plus incisive, et que les montagnes des déserts là-bas semblent plus inondées de rayons.

Le sentier que nous continuons de suivre, mal défini dans les sillons et les herbes, va nous faire passer sous un grand portique en ruine,—quelque débris d'on ne sait quel vieux temps, qui se dresse encore là, bien isolé, bien imprévu au milieu de l'étendue si verte des pâturages ou des labours. On le voyait de très loin, ce portique, tant l'air est pur; en s'approchant, on s'aperçoit qu'il est colossal. Et, en relief sur le linteau, un globe se dessine, un globe qui a deux longues ailes symétriquement éployées…

Alors, il faut saluer, avec un respect quasi-religieux, car ce disque ailé est enfin un symbole qui donne une indication immédiate et absolue; ce pays, c'est donc l'Égypte, l'Égypte notre antique mère. Un temple vénéré des peuples devait être par là, ou une grande ville disparue, car maintenant, devant nous, des tronçons de colonnes, des chapiteaux sculptés gisent dans les luzernes comme une jonchée… Combien c'est inexplicable, qu'elle soit depuis des siècles redescendue à l'humble vie pastorale, cette terre des anciennes splendeurs, qui pourtant n'a jamais cessé d'être nourricière et prodigieusement féconde!

A travers les moissons vertes et les rassemblements de troupeaux, notre sentier paraît conduire à une sorte de colline, posée seule au milieu des plaines, et qui n'est ni de même couleur ni de même nature que les montagnes des déserts alentour. Derrière nous, le portique recule peu à peu dans le lointain; sa haute silhouette imposante, si morne et solitaire, jette une tristesse infinie sur cette mer d'herbages qui étend son calme là où fut jadis un centre de magnificence.

Et à présent le vent se lève en coup de fouet, ce vent presque sans trêve de l'Égypte, qui est âpre et rappelle l'hiver malgré le soleil de feu; alors tous les blés s'inclinent, montrent les luisants de leurs jeunes feuilles agitées, et toutes les bêtes des troupeaux, se serrant les unes aux autres, se tournent à contre de la rafale.

De plus près, la colline singulière que nous allons atteindre se révèle un amas de décombres. Toujours les pareils décombres, d'un brun rouge, laissés de place en place par ces villes coloniales romaines, qui vécurent ici deux ou trois siècles (un rien de temps presque négligeable dans l'histoire si longue d'Égypte) et puis qui s'émiettèrent, pour n'être plus que des tas informes sur les limons gras du Nil ou bien sous les sables ensevelisseurs.

Amoncellement de petites briques rougeâtres, qui jadis s'érigeaient en maisons; amoncellement de ces débris de jarres ou d'amphores, par myriades, qui servirent à transporter l'eau du vieux fleuve nourricier. Et des restes de murs, remaniés à toutes les époques, où des pierres inscrites d'hiéroglyphes voisinent la tête en bas avec des fragments de stèles grecques, ou de sculptures coptes, ou de chapiteaux romains. Dans nos pays, dont le passé est d'hier, nous n'avons rien qui ressemble à de tels chaos de choses mortes.

De nos jours, on arrive au sanctuaire de la déesse par une large tranchée dans cette colline de décombres; les incroyables monceaux de briques et de poteries en déroute l'enferment de tous côtés comme un rempart jaloux, et dernièrement encore il était enfoui là dedans jusqu'aux toits. Il déconcerte dès qu'il apparaît, tant il est grandiose, austère, sombre: comment, ce fut ici sa demeure, à l'Aphrodite égyptienne, déesse de l'Amour et de la Joie! Plutôt ne dirait-on pas arriver chez quelque dieu redoutable, prince des Ténèbres et de la Mort?… Un portique sévère, bâti en pierres géantes et surmonté du disque à grandes ailes, laisse entrevoir un asile de religieux effroi, des profondeurs où de massives colonnades vont se perdre en pleine nuit.