On entre, et dès les premiers pas, c'est une fraîcheur et une sonorité de sépulcre. D'abord le pronaos, où l'on y voit encore à peu près clair, entre des piliers chargés d'hiéroglyphes. N'étaient les grandes figures humaines, qui servent de chapiteaux pour les colonnes et qui sont l'image de la belle Hathor, déesse du lieu, ce temple d'époque décadente différerait à peine de ceux que l'on bâtissait en ce pays deux millénaires auparavant. Même rectitude et même lourdeur.
Aux plafonds bleu sombre, mêmes fresques représentant des astres, des génies du ciel et des séries de disques ailés. En bas-reliefs sur toutes les parois, mêmes peuplades obsédantes de personnages qui gesticulent, qui se font les uns aux autres des signes avec les mains,—éternellement ces mêmes signes mystérieux, répétés à l'infini partout, dans les palais, les hypogées, les syringes, sur les sarcophages, et les papyrus des momies.
Les temples memphites ou thébains, qui précédèrent celui-ci de tant de siècles et furent tellement plus grandioses encore, ont tous perdu, par suite de l'écroulement des énormes granits des toitures, leur obscurité voulue, autant dire leur sainte horreur. Chez la belle Hathor, au contraire, à part quelques figures mutilées jadis à coups de marteau par les chrétiens ou les musulmans, tout est demeuré intact, et les hauts plafonds n'ont pas cessé de jeter sur les choses leur ombre propice aux frayeurs.
Cette ombre augmente dans l'hypostyle qui fait suite au pronaos. Puis viennent l'une après l'autre deux salles de plus en plus saintes, où un peu de jour tombe à regret par d'étroites meurtrières, éclairant à peine les rangs superposés des innombrables figures qui gesticulent sur les murailles. Et, après de majestueux couloirs encore, voici enfin le cœur de cet entassement de terribles pierres, le saint des saints, enveloppé d'épaisses ténèbres; les inscriptions hiéroglyphiques dénomment ce lieu la «salle occulte», et jadis le grand prêtre avait seul et une seule fois chaque année le droit d'y pénétrer pour l'accomplissement de rites que l'on ne sait plus.
Elle est vide aujourd'hui, la «salle occulte» depuis longtemps spoliée des emblèmes d'or ou de pierre précieuse qui l'emplissaient jadis. Les grêles petites flammes des bougies que nous venons d'y allumer n'arrivent pas à percer l'obscurité qui, au-dessus de nos têtes, se condense vers les plafonds de granit; tout au plus elles nous permettent de distinguer, dans cette sorte de vaste caveau rectangulaire, les phalanges de personnages qui, sur les murs, échangent entre eux, par signes, leurs intimidantes causeries muettes.
Vers la fin de l'ère antique et au début de l'ère chrétienne, l'Égypte, on le sait, exerçait encore sur le monde une telle fascination, par son prestige d'aïeule, par le souvenir de son passé dominateur et par l'immuabilité souveraine de ses ruines, qu'elle imposait ses dieux aux conquérants, son écriture, son art architectural, et jusqu'à ses rites et à ses momies. Les Ptolémées y bâtirent des temples qui reproduisaient ceux de Thèbes ou d'Abydos. De même les Romains, qui pourtant connaissaient déjà la voûte, suivirent ici les modèles primitifs et continuèrent ces plafonds en granit, faits de monstrueuses dalles posées à plat, comme nos poutres. Donc, ce temple d'Hathor, construit aux temps de Cléopâtre et d'Auguste, sur un emplacement vénéré de toute antiquité, rappelle à première vue quelque conception des Ramsès.
Cependant, si l'on regarde mieux, c'est dans le détail surtout des milliers de figures en bas-relief que l'écart se montre considérable. Mêmes poses, mêmes gestes traditionnels; mais la grâce exquise des lignes est perdue, ainsi que le calme hiératique des regards et des sourires. Dans l'art égyptien des belles époques, les personnages à fine taille restent purs comme les grandes fleurs qu'ils tiennent à la main; leurs muscles peuvent être indiqués d'une façon précise et savante, n'importe, ils demeurent quand même immatériels. Le dieu Amon en personne, le procréateur dessiné souvent avec une crudité absolue, paraîtrait chaste à côté des hôtes de ce temple. Ici, au contraire, on dirait des êtres vivants, palpitants et lascifs, qui auraient posé par jeu dans ces attitudes consacrées. La gorge de la belle déesse, ses hanches, ses nudités intimes sont traitées avec un réalisme chercheur et caressant; c'est de la chair qui frissonne. Elle et son époux, le bel Horus, fils d'Isis, se contemplent, nus, l'un devant l'autre, et leurs yeux rieurs sont ivres d'amour.
Autour du saint des saints, quantité de salles pleines d'ombre, massives comme des forteresses. Elles servaient jadis pour des rites compliqués, pour des mystères. Là, comme partout, pas un coin de mur qui ne soit surchargé de personnages et d'hiéroglyphes. Aux plafonds bleus, où les disques ailés sont peints en fresque et simulent des envolées d'oiseaux, il y a des chauves-souris qui dorment, et les frelons des champs d'alentour ont accroché par centaines leurs nids qui pendent comme des stalactites.
Plusieurs escaliers conduisent aux vastes terrasses que forment les toits plats du temple; escaliers étroits, étouffants, mal éclairés par des meurtrières qui révèlent l'angoissante épaisseur des murailles. Là encore, d'inévitables séries de personnages, inscrits sur toutes les parois dans les toujours mêmes poses vous suivent, montent en votre compagnie, et ne cessent pas de se faire entre eux les toujours pareils signes.
A l'arrivée sur ces hautes toitures, en même temps que vous ressaisit le soleil d'Égypte et l'âpre vent froid, on est accueilli par un tapage de volière: c'est le royaume des moineaux, qui ont des nids par milliers chez la complaisante déesse, et crient tous ensemble, à plein gosier, dans la joie de vivre. Une esplanade, ce faîte de temple; une solitude pavée de gigantesques dalles. On découvre de là, par-dessus les monceaux de décombres, ces plaines qui s'étendent avec une si parfaite sérénité là même où fut jadis la grande ville de Dendéra, aimée d'Hathor, l'une des plus fameuses de la Haute-Égypte.