Des plaines qui, à l'infini, sont vertes de la poussée nouvelle des blés, des luzernes et des fèves. Les troupeaux, çà et là massés, semblent des taches sombres sur cette verdure si fraîche des nappes d'herbage que le vent agite et fait onduler. Et les deux chaînes de montagnes en pierres roses, qui courent parallèlement—à l'est celle du désert d'Arabie, à l'ouest celle du désert Libyque,—ferment dans le lointain cette vallée du Nil, cette terre d'abondance qui fut depuis l'antiquité jusqu'à nos jours un objet de convoitise pour tous les peuples de proie…
Le temple a aussi des dépendances souterraines, des cryptes où l'on descend par des escaliers d'oubliettes, ou bien où l'on se faufile par des trous. Longues galeries superposées, qui devaient servir à cacher des trésors; longs couloirs rappelant ceux qui, dans les mauvais rêves, pourraient bien se resserrer pour vous ensevelir. Il y fait une lourde chaleur. Et les innombrables personnages, bien entendu, sont là aussi, gesticulant sur toutes les parois; les mille représentations de la belle déesse, bombant ses seins que l'on est obligé de frôler quand on passe, et qui ont gardé presque intactes les couleurs de chair appliquées du temps des Ptolémées.
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Dans l'un des vestibules que nous retraversons pour sortir enfin du sanctuaire, parmi tant de bas-reliefs qui représentent là des souverains rendant hommage à la voluptueuse Hathor, un jeune homme, coiffé de la tiare royale à tête d'uræus, est assis dans la pose pharaonique: l'empereur Néron!…
Les hiéroglyphes du cartouche sont là pour affirmer son identité, bien que le sculpteur, ignorant son vrai visage, lui ait donné des traits conventionnels, réguliers comme ceux du dieu Horus. Durant les siècles de la domination romaine, les empereurs d'Occident envoyaient de là-bas des ordres pour qu'ici leur image fût placée sur les murs des temples et pour que l'on fît en leur nom des offrandes aux divinités de cette Égypte—qui était cependant, à leurs yeux, un pays si lointain, une colonie presque au bout du monde. (Or une telle déesse, de rang secondaire au temps des Pharaons, se trouvait tout indiquée comme favorite des Romains de la décadence.)
L'empereur Néron!… En effet, lorsque s'inscrivaient ces presque derniers bas-reliefs et ces hiéroglyphes agonisants, les inextricables théogonies primitives touchaient à leur fin, et les déesses de joie avaient bientôt fait leur temps. On venait de concevoir en Judée de plus hauts et plus purs symboles, qui devaient régir la moitié du monde pendant deux millénaires,—pour ensuite, hélas! décliner à leur tour; les peuples allaient donc essayer de se jeter à cœur perdu dans le renoncement, l'ascétisme, la fraternelle pitié.
Combien c'est étrange à se dire! pendant qu'on ciselait ici même cet archaïque bas-relief d'empereur et que l'on se servait encore, pour graver son nom, de cette écriture remontant à la nuit des âges, il y avait déjà des chrétiens qui s'assemblaient à Rome dans les catacombes et mouraient en extase dans le cirque!…
XIII
LOUXOR MODERNISÉ
Les eaux du Nil étant déjà basses, ma dahabieh, retardée par des échouages, n'avait pu atteindre Louxor, et nous l'avions amarrée en un point quelconque de la berge, dès que l'obscurité avait commencé de nous prendre.
—Nous sommes tout près, m'avait dit le pilote avant d'aller faire sa prière du soir; en une heure, demain, nous arriverons.