Et la nuit douce était tombée sur nous, en ce lieu que rien ne semblait distinguer de tant d'autres où, depuis un mois, nous nous étions de même amarrés un peu au hasard, pour attendre le lever du jour. Des verdures confuses groupées en masses sombres au-dessus desquelles, çà et là, un plus haut palmier dessinait ses plumes noires. Une grande musique de grillons, de ces heureux grillons de la Haute-Égypte, qui peuvent chanter presque toute l'année dans la tiédeur odorante des herbes. Et puis bientôt, au milieu du silence, ces cris d'oiseaux de nuit, comme de lugubres miaulements de chat. Rien d'autre,—si ce n'est toujours, dominant tout, bien que deviné à peine et comme latent, le calme infini des déserts.
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Et ce matin, au lever du soleil, pureté et splendeur ainsi que chaque matin. Nuance de corail rose, s'avivant peu à peu là-bas au sommet de la chaîne libyque, en avant des dernières ombres gris-de-lin qui dans le ciel étaient les restes de la nuit.
Cependant mes yeux, habitués depuis des semaines à ce toujours pareil grand spectacle de l'aube, se tournèrent d'eux-mêmes, comme si on les eût appelés par là, vers quelque chose d'inusité qui, à un quart de lieue du fleuve, sur la rive d'Arabie, se tenait debout au milieu de la plaine morne. Un amas de hauts rochers, semblait-il d'abord; à cette heure de discrète magie, ils affectaient d'être pâlement violets, presque transparents, et le soleil, à peine émergé des déserts, les éclairait de biais, s'amusait à border leurs contours d'un frais liséré rose… Des rochers, non, car à mieux regarder, leurs lignes aussitôt s'indiquaient symétriques et droites… Pas des rochers, mais bien des masses architecturales, trop grandes et surhumaines, assises dans des attitudes de stabilité quasi-éternelles et d'où sortaient deux pointes d'obélisque aiguës comme des fers de lance… Ah! oui, j'avais compris à présent: Thèbes!
Thèbes!… Hier au soir, elle était restée perdue dans la pénombre, je ne m'en croyais pas si près. Mais évidemment c'était cela, car rien d'autre au monde ne saurait produire une telle apparition. Et je saluai avec un frisson de respect la ruine unique et souveraine qui me hantait depuis nombre d'années, sans que la vie m'eût jamais laissé le temps d'y venir…
En route maintenant pour ce Louxor, qui était, à l'époque des Pharaons, un faubourg de la ville royale et qui en est resté le port aujourd'hui; c'est là, paraît-il, que l'on doit arrêter sa dahabieh, pour se rendre aux palais fabuleux que vient d'éclairer le soleil levant.
Et pendant que mon équipage de bronze—entonnant cette toujours même chanson, vieille comme l'Égypte, qui aide aux manœuvres de force—s'empresse à rentrer les chaînes qui nous tenaient à la rive, je continue de regarder l'apparition lointaine. Elle se dégage des légères buées matinales, qui peut-être me l'avaient encore magnifiée; le soleil qui monte la détaille maintenant sous sa précise lumière; elle se révèle ainsi toute meurtrie, déjetée, croulante, au milieu de sa plaine silencieuse, sur le tapis jaune de son désert. Et ce soleil qui s'élève dans une si pure splendeur, comme il l'écrase de sa jeunesse et de sa terrifiante durée! Lui, depuis déjà d'incalculables siècles de siècles, il avait pris sa même forme ronde, acquis la netteté de son disque et commencé sa promenade de chaque jour au-dessus du pays des sables, lorsqu'il vit hier surgir cette Thèbes, une tentative de magnificence qui semblait présager pour les pygmées humains un assez curieux essor, mais que nous n'avons même pas su égaler dans la suite,—et qui était du reste une chose bien frêle et dérisoire, puisque la voilà qui tombe, pour avoir duré à peine quatre négligeables millénaires.
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Une heure après, l'arrivée à Louxor. Et là, quelle mystification!
Ce que l'on aperçoit de deux lieues, ce qui domine tout, c'est Winter Palace, un hâtif produit du modernisme qui a germé au bord du Nil depuis l'année dernière, un colossal hôtel, visiblement construit en toc, plâtre et torchis, sur carcasse de fer. Deux ou trois fois plus haut que l'admirable temple pharaonique, son impudente façade se dresse, badigeonnée d'un jaune sale. Et il suffit d'une telle chose, bien entendu, pour défigurer pitoyablement tous les entours; la vieille petite ville arabe a beau être encore debout, avec ses maisonnettes blanches, son minaret et ses palmiers; le célèbre temple, la forêt des lourdes colonnes osiriennes, a beau se mirer comme autrefois dans les eaux de son fleuve, c'est fini de Louxor!