Et quelle affluence de monde ici! quand au contraire la rive d'en face semble restée si absolument désertique, avec ses étendues en sable d'or et, à l'horizon, ses montagnes couleur de cendre rose que l'on sait pleines de momies.

Pauvre Louxor! tout le long des berges il y a une rangée de ces bateaux touristes, espèces de casernes à deux ou trois étages, qui de nos jours infestent le Nil depuis le Caire jusqu'aux cataractes,—et ils sifflent, et leurs dynamos font un intolérable vacarme trépidant… Où trouver pour ma dahabieh une place un peu silencieuse, que les fonctionnaires de l'agence Cook ne viennent pas me disputer?

On n'aperçoit du reste plus rien des palais de Thèbes, où je me rendrai au déclin du jour. Nous en sommes moins près que cette nuit; l'apparition, pendant notre trajet matinal, a peu à peu reculé dans les plaines dévorées de lumière. Et puis Winter Palace et toutes les bâtisses neuves du quai sont là, qui bornent la vue.

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Il est tout de même amusant, il n'y a pas à dire, ce quai modernisé de Louxor, où je débarque, à dix heures du matin, sous le clair et flambant soleil!

Dans l'alignement pompeux du Winter Palace, des boutiques se succèdent. On y vend tout ce dont s'affublent les touristes: éventails, chasse-mouches, casques et lunettes bleues. Et, par milliers, les photographies des ruines. En plus, la bimbeloterie du Soudan: vieux couteaux de nègre, peaux de panthère et cornes de gazelle. Même des Indiens sont venus en foule à cette foire improvisée, apporter les étoffes du Radjpoute ou du Cachemire. Et surtout il y a les marchands de momies, exhibant des cercueils à mystérieuse figure, des bandelettes, des mains de mort, des dieux, des scarabées,—les mille choses inquiétantes que ce vieux sol sacré fournit depuis des siècles comme une mine inépuisable.

Le long des étalages, cherchant l'ombre des maisons ou des rares palmiers, circulent des spécimens de la ploutocratie du monde entier: habillées par les mêmes couturiers, coiffées des mêmes plumets, ayant sur le nez les mêmes coups de soleil, les filles richissimes des marchands de Chicago coudoient les Altesses. Brochant sur le tout, de jeunes bédouins effrontés proposent aux belles voyageuses leurs bourricots sellés pour dames. Et, chargés de jeter au milieu de cette Babel la note de la grâce, des bataillons Cook de l'un et l'autre sexe, éternellement empressés, défilent à longues enjambées.

Après les boutiques, continuant le quai, de grands hôtels encore, moins agressifs toutefois que Winter Palace, ayant eu la discrétion de ne pas s'ériger trop haut et de se badigeonner de chaux blanche à la mode arabe, même de se dissimuler dans des fouillis de palmiers.

Et enfin, voici ce colossal temple de Louxor, l'air aussi dépaysé maintenant que peut l'être, au milieu de la place de la Concorde, le pauvre obélisque dont l'Égypte nous fit cadeau.

Bordant le Nil, c'est, sur une longueur d'environ trois cents mètres, un prodigieux bocage de pierre. Aux époques d'inconcevable magnificence, cette futaie de colonnes a poussé haute et serrée, a jailli du sol avec fougue, de par la volonté d'Aménophis et du grand Ramsès. Et comme cela devait être beau, hier encore, dominant de son désarroi superbe les lointains de ce pays voué depuis des siècles à l'abandon et au silence!