Mais aujourd'hui, avec tout ce qu'on a bâti alentour, autant dire que cela n'existe plus.
Il y a une grille et des gardiens; pour entrer, il faut présenter son permis. Si encore, une fois dans l'immense sanctuaire, on trouvait la solitude! Mais non, sous les colonnades profanées un tas de gens circulent, le Bædeker en main, de ces gens qu'on a déjà vus partout, le même monde que celui de Nice ou de la Riviera. Et, comble de dérision, le tapage des dynamos vous y poursuit, car les bateaux de l'agence Cook sont là, amarrés aux berges proches.
Des colonnes par centaines, des colonnes qui sont antérieures de plusieurs siècles à celles de la Grèce et qui représentent, dans leur énormité naïve, les premières conceptions du cerveau humain; les unes, cannelées, donnent l'impression d'une gerbe de monstrueux roseaux; les autres, toutes unies et simples, imitent les tiges du papyrus et portent en guise de chapiteau son étrange fleur.—Les touristes, comme les mouches, rentrent à certains moments de la journée qu'il suffit de connaître; bientôt les clochettes des hôtels vont m'en débarrasser et l'heure méridienne me trouvera seul ici. Mais le bruit de ces dynamos, mon Dieu, qui m'en délivrera?—Oh! là-bas au fond des sanctuaires, dans la partie qui devait être le saint des saints, cette grande fresque à demi éteinte, encore à peu près visible sur le mur, combien elle est imprévue et saisissante: un Christ! un Christ nimbé de l'auréole byzantine. Il a été peint sur un grossier enduit, qui semble ajouté par des mains barbares, et qui s'effrite, laissant reparaître les hiéroglyphes d'en dessous… C'est qu'en effet ce temple, presque indestructible à force de lourdeur, a vu passer différents maîtres; il était déjà d'une antiquité légendaire à l'époque d'Alexandre le Grand, pour qui on ajouta une chapelle, et plus tard, aux premiers âges du christianisme, on utilisa un coin des ruines pour en faire une cathédrale.—Les touristes commencent à fuir, car la sonnette du lunch les appelle aux tables d'hôte d'alentour.—En attendant qu'ils aient vidé la place, je m'occupe à suivre des bas-reliefs qui se déroulent sur une longueur de plus de cent mètres, à la base des murailles; c'est une série de petits personnages défilant tous dans le même sens, et par milliers: la procession rituelle du dieu Amon. Avec ce soin qu'avaient les Égyptiens d'inscrire toutes les choses de la vie, pour les éterniser, on retrouve ici les moindres détails d'une journée de liesse il y a trois ou quatre mille ans. Et comme cela ressemblait déjà aux réjouissances du peuple de nos jours! Sur le trajet du cortège, des bateleurs étaient rangés, des marchands de boissons, des marchands de fruits, des rôtisseurs d'oies ou de canards, et des nègres acrobates marchaient sur les mains ou se disloquaient. Quant au défilé lui-même, il était évidemment d'une magnificence que nous ne connaissons plus; oh! tout ce qu'il y avait là de musiciens et de prêtres, de corporations, d'emblèmes et de bannières! Et le dieu Amon arrivait par eau, sur le fleuve, dans sa grande nef d'or à proue relevée, que suivaient les barques de tous les autres dieux ou déesses de son ciel. La pierre rougeâtre, ciselée avec minutie, me conte tout cela comme elle l'a déjà conté à tant de générations mortes, et je crois le voir.
Plus personne bientôt, sous les colonnades, et le bruit obsédant des dynamos vient de faire silence; midi s'approche avec sa torpeur. Tout le temple est comme brûlé de rayons, et je regarde s'accourcir sur le sol les ombres nettes projetées par cette forêt de pierres. Mais le soleil, qui tout à l'heure épandait de la gaieté et du sourire le long du quai de la ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers, des âniers et des passants cosmopolites, ici darde un feu triste, impassiblement dévorateur… Elles s'accourcissent, les ombres,—et de même tous les jours, tous les jours, puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais, tous les jours depuis trente-cinq siècles, ces colonnes, ces frises, ce temple entier, comme un mystérieux et solennel cadran, dessine avec patience sur la terre la progression lente des heures… Vraiment, pour nous les éphémères de la pensée, cette continuité inaltérable du soleil d'Égypte a plus de mélancolie encore que les éclairages changeants et obscurcis de nos climats…
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Voici enfin le temple rendu à sa solitude, et tout bruit a cessé aux alentours.
Une avenue bordée de plus hautes colonnes, dont les chapiteaux dessinent dans l'air des fleurs épanouies de papyrus, m'a conduit à un lieu fermé, presque un lieu d'épouvante, où se tient une assemblée de colosses. Deux, qui auraient bien dix mètres de haut s'ils se levaient, sont de chaque côté de l'entrée, assis sur des trônes. Les autres, rangés aux trois faces de cette cour, sont debout dans les entre-colonnements, mais font mine de vouloir en sortir d'un pas rapide et de marcher vers moi. Il en est de meurtris, qui n'ont plus de visage et ne gardent que l'attitude. Ceux qui sont restés intacts—figure blanche sous le large bonnet de sphinx—ouvrent grands les yeux et sourient.
C'était par ici jadis l'entrée principale, et ces colosses avaient mission d'accueillir les foules. Mais des décombres, d'énormes éboulis ont obstrué les grandes portes d'honneur, flanquées d'obélisques en granit rose. Et cette cour est devenue comme un lieu volontairement clos, où l'on ne voit plus rien des choses du dehors; aux instants de silence, on peut s'y abstraire de tout le modernisme environnant, et oublier la date, l'année, le siècle au milieu de ces figures géantes dont le sourire dédaigne la fuite des âges. Les granits entre lesquels on est emmuré ici—et en terrible compagnie—ne laissent paraître sur le bleu du ciel que la pointe d'un vieux minaret tout voisin: une humble greffe d'Islam, qui a poussé il y a quelques siècles parmi ces ruines, alors qu'elles dépassaient déjà leurs trois mille ans; une petite mosquée bâtie sur des amas de débris et les protégeant de son inviolabilité. Oh! que de trésors, sans doute, de reliques, de documents elle recouvre et garde, cette mosquée du péristyle!—car nul n'oserait fouiller la terre sous ses saintes murailles…
De plus en plus le silence envahit le temple. Et, si les ombres courtes indiquent l'heure de midi, rien ne vient dire à quel millénaire rattacher cette heure-là: les silences et les midis pareils qu'ont vus passer les géants embusqués sous ces colonnades, qui donc les compterait?
Tout en haut, perdus dans l'incandescence bleue, il y a des oiseaux de proie qui planent.—Or il y avait les mêmes à l'époque des Pharaons, étalant dans l'air d'identiques plumages et jetant les mêmes cris; les bêtes et les plantes, au cours du temps, se reproduisent plus exactement que les hommes et restent inchangeables jusqu'en leurs moindres détails.