Chacun des colosses autour de moi, le port altier, une jambe en avant comme pour une marche pesante et sûre que rien n'arrêtera plus, serre avec passion dans l'un de ses poings crispés, au bout du bras musculeux, cette sorte de croix bouclée qui était en Égypte l'emblème de la vie éternelle. Et voici ce que symbolise la décision de leur allure: confiants tous dans ce pauvre hochet qu'ils tiennent en main, ils franchissent d'un pas triomphal le seuil de la mort… La «vie éternelle», le rêve de ne jamais s'anéantir, combien l'âme humaine, depuis ses origines, en aura été obsédée, surtout aux périodes où son essor eut de la grandeur! La soumission sans révolte à l'attente d'une simple pourriture finale est la caractéristique des phases de décadence et de médiocrité.
Les trois géants pareils, à peine meurtris, qui s'alignent sur le côté Est de cette cour jonchée de blocs, représentent, comme tous les autres, le grand Ramsès II, dont l'effigie fut multipliée follement à Thèbes et à Memphis. Mais ils ont gardé, ces trois-là, une vie puissante et fougueuse. Figures aussi jeunes que si on eût achevé hier de les ciseler et de les polir, apparitions blanches entre les monstrueux piliers rougeâtres aux assises trapues, chacun sortant de son embrasure de colonnes, ils s'avancent de pair, comme des soldats aux manœuvres. Et le soleil en ce moment tombe d'aplomb sur leur tête et leur bonnet étrange, détaille leur immobile sourire, puis rejaillit sur leurs épaules et leur torse nu, exagérant leurs musculatures d'athlète. Chacun serrant en main sa croix symbolique, ils s'élancent d'un pas formidable, les trois Ramsès, tête levée, souriants, en marche radieuse vers l'éternité.
Oh! le rayon méridien, qui effleure ces fronts blancs, et déplace lentement, lentement sur les poitrines l'ombre du menton et de la barbiche osirienne!… Songer depuis combien de temps, au milieu du même silence, il tombe ainsi, ce même rayon, il tombe du même immuable ciel, pour se livrer au même jeu tranquille!… Oui, je crois que les brumes, les pluies de nos hivers, sur ces grandes ruines, seraient moins tristes et moins terrifiantes que le calme d'un si éternel soleil.
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Tout à coup un bruit stupide recommence de faire tressauter l'air: les dynamos des agences ont été remises en marche. Et des dames à lunettes vertes arrivent, en un lot gracieux, portant des guide-books et des appareils à «films»: les touristes sont ressortis des hôtels, à l'heure où se réveillent aussi les mouches. La paix de midi vient de prendre fin à Louxor.
XIV
SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES
Dans un ciel où ne passent presque jamais de nuages, flotte une poussière si impalpable qu'elle lui laisse d'infinies transparences, tout en le poudrant d'or: poussière des âges révolus, poussière des choses détruites; ici, continuelle poussière,—dont l'or en ce moment verdit au zénith, mais flambloie du côté de l'ouest, car c'est l'heure magnifique où le jour va finir, et le globe encore brûlant du soleil, déjà descendu très bas, commence d'allumer partout l'incendie des soirs.
Il illumine en splendeur, ce soleil, un silencieux chaos de granit, qui n'est pas celui des éboulements de montagnes, mais celui des ruines. Et de telles ruines paraissent surhumaines pour nos yeux héréditairement déshabitués de proportions aussi gigantesques. Par places, des amas de blocs taillés—des pylônes—restent encore debout, s'élèvent comme des collines; d'autres ont croulé de tous côtés, en stupéfiantes cataractes de pierres, et on ne s'explique pas la déroute de ces choses, à ce point massives qu'elles auraient dû être éternelles. Tronçons de colonnes, tronçons d'obélisques brisés par des chutes effroyables, têtes ou coiffures de divinités géantes, tout gît pêle-mêle en un désarroi sans recours. Nulle part, sur notre terre, le soleil, dans sa promenade tournante, ne rencontre de pareils débris à éclairer, une pareille jonchée de palais évanouis, de colosses morts.
C'est qu'ici même, il y a sept ou huit mille ans, sous ce ciel pur comme le cristal, commença le premier éveil de la pensée humaine, tandis que notre Europe sommeillait encore, et pour des millénaires, enveloppée du manteau de ses humides forêts. Ici, une précoce humanité, encore presque fraîchement évadée de la pierre, forme antérieure de tout, une humanité enfant qui voyait lourd au sortir des lourdeurs de la matière originelle, imagina de bâtir des sanctuaires terribles, pour des dieux d'abord effrayants et vagues, tels que sa raison naissante pouvait les concevoir; alors les premiers blocs mégalithiques s'érigèrent, alors débuta cette folie d'amoncellement qui devait durer près de cinquante siècles, et les temples s'élevèrent au-dessus des temples, les palais au-dessus des palais, chaque génération voulant surpasser la précédente par une plus titanesque grandeur.
Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thèbes en pleine gloire, Thèbes encombrée de dieux et de magnificence, foyer de lumière du monde aux plus anciennes périodes historiques, tandis que notre Occident septentrional dormait toujours, que la Grèce et l'Assyrie à peine s'éveillaient, et que seule, là-bas vers l'Orient extrême, une humanité d'autre espèce, la Jaune, appelée à suivre en tout des voies différentes, venait de fixer pour jusqu'à nos jours les lignes obliques de ses toits cornus et le rictus de ses monstres.