Eux, les hommes de Thèbes, s'ils voyaient encore trop lourd et trop colossal, au moins ils voyaient droit, ils voyaient calme, en même temps qu'ils voyaient éternel; leurs conceptions, qui avaient commencé d'inspirer celles de la Grèce, devaient ensuite inspirer un peu les nôtres; en religion, en art, en beauté sous tous ses aspects, ils furent autant que les Ariens nos grands ancêtres.
Plus tard encore, seize cents ans avant Jésus-Christ, à l'une des apogées de cette ville qui connut tant de fluctuations au cours de son interminable durée, des rois fastueux voulurent faire surgir du sol, déjà chargé de temples, ce qui est encore aujourd'hui la plus saisissante merveille de ces ruines: la salle hypostyle, dédiée au dieu Amon, avec sa forêt de colonnes, monstrueuses comme des troncs de baobab et hautes comme des tours, auprès desquelles les piliers de nos cathédrales semblent ne plus compter. En ces temps-là, les mêmes dieux régnaient à Thèbes depuis trois mille ans, mais se transformaient peu à peu suivant l'essor progressif de la pensée humaine, et Amon, l'hôte de cette salle prodigieuse, s'affirmait de plus en plus comme maître souverain de la Vie et de l'Éternité. L'Égypte pharaonique s'acheminait vraiment, malgré les révoltes, vers la notion de l'unité divine, on pourrait même dire vers la notion d'une pitié suprême, puisqu'elle avait déjà son Apis, émané du Tout-Puissant, né d'une mère vierge et venu humblement ici-bas pour connaître la souffrance.
Après que Séthos Ier et les Ramsès, en l'honneur d'Amon, eurent achevé ce temple, le plus grand sans doute et le plus durable du monde, on continua encore pendant une quinzaine de siècles, avec une persistance qui ne se lassait point, à entasser alentour ces blocs de granit, de marbre, de calcaire dont l'énormité nous confond. Même pour les envahisseurs de l'Égypte, Grecs ou Romains, la ville aïeule des villes demeurait imposante et unique; ils réparaient ses ruines, ils y bâtissaient toujours des temples et des temples en un style presque immuable; jusqu'en ces époques de décadence, tout ce qui surgissait de ce vieux sol sacré s'imprégnait un peu, semblait-il, de l'antique grandeur.
Et c'est seulement quand dominèrent ici les premiers chrétiens, puis après eux les musulmans iconoclastes, que la destruction fut décidée. Pour ces croyants nouveaux qui, dans leur naïveté, se figuraient posséder l'ultime formule religieuse et connaître par son vrai nom le grand Inconnaissable, Thèbes devint le repaire des «faux dieux», l'abomination des abominations, qu'il fallait anéantir.
On se mit donc à l'œuvre, pénétrant avec crainte toutefois dans les sanctuaires trop profonds et trop sombres, mutilant d'abord les milliers de visages dont le sourire faisait peur et s'épuisant à déraciner des colosses qui sous l'effort des leviers ne bougeaient même pas. Il y avait fort à faire, car tout cela était aussi solide que les amas géologiques, rochers ou promontoires; mais durant cinq ou six cents ans la ville resta livrée à la fantaisie des profanateurs.
Ensuite vinrent des siècles de silence et d'oubli, sous ce linceul des sables du désert qui s'épaississait chaque année pour ensevelir, et comme pour nous conserver, ce reliquaire sans égal.
Et c'est maintenant, enfin, l'exhumation de Thèbes, son retour à un semblant de vie,—maintenant que notre humanité occidentale, après un cycle de sept ou huit millénaires, partie des dieux primitifs d'ici pour aboutir à la conception chrétienne qui, hier encore, la faisait vivre, est en voie de tout renier, et se débat, devant l'énigme de la mort, dans une obscurité plus lugubre et plus effarante qu'au commencement des âges, avec la jeunesse en moins. De tous les points de l'Europe, des inquiets, des curieux, ou de simples oisifs reviennent à Thèbes, la ville mère; on déblaye pieusement ses restes, on s'ingénie à retarder ses écroulements énormes, on fouille son vieux sol recéleur de trésors.
Et ce soir, sur une de ces portes où je viens de monter,—celle qui s'ouvre au nord-ouest et termine la plus colossale artère de temples et de palais,—plusieurs groupes très divers ont déjà choisi leur place, après le pèlerinage du jour dans les ruines. D'autres encore se hâtent vers l'escalier que nous venons de prendre, pour ne pas manquer le grand spectacle du soleil, se couchant toujours avec sa même sérénité, sa magnificence inaltérable, sur la ville qui lui fut jadis consacrée.
Des Français, des Allemands, des Anglais; on les voit en bas sortir comme des pygmées de la salle hypostyle et s'acheminer vers nous, bien mesquins et pitoyables sous leurs costumes de voyageurs XXe siècle, dans l'avenue où défilèrent tant de cortèges de dieux et de déesses. C'est pourtant la seule fois peut-être où l'un de ces attroupements de touristes, dont l'Égypte s'encombre de plus en plus, ne me semble pas trop ridicule: parmi ces groupes d'inconnus, personne qui ne soit recueilli ou ne fasse mine de l'être, et il y a quelque bonne grâce, même quelque grandeur d'humilité dans le sentiment qui les a conduits vers la ville d'Amon, et dans l'hommage de leur silence.
Nous sommes si haut sur cette porte, que l'on se croirait plutôt sur une tour, et les pierres frustes dont elle fut bâtie sont démesurément grandes. D'instinct, chacun s'est assis face au soleil rouge,—par conséquent face aux lointains des champs et du désert.