Devant nous, sous nos pieds, une avenue s'en va, prolongeant vers la campagne le faste de la ville morte, une avenue bordée de béliers monstres, plus gros que des buffles, tous accroupis en deux rangées parallèles, dans la même pose hiératique sur leur socle; elle finit là-bas, l'avenue, à une sorte d'embarcadère qui jadis donnait sur le Nil, et où le dieu Amon, porté et suivi par de longues théories de prêtres, venait chaque année prendre sa barque d'or pour une solennelle promenade; mais elle ne mène plus aujourd'hui qu'à des champs de blé, car le fleuve a fui peu à peu, depuis des siècles et des siècles, pour aller passer à mille mètres plus loin, vers la Libye.

On l'aperçoit là-bas, le vieux Nil sacré, entre les bouquets de palmiers de ses bords, serpentant comme une coulée de vermeil, qui reste étonnamment pâle, avec même des luisants bleuâtres, à cette heure d'universelle incandescence. Et, sur l'autre rive, d'un bout à l'autre de l'horizon occidental, s'étend la chaîne Libyque, derrière laquelle est près de plonger le soleil: chaîne de calcaire rose, desséchée depuis les origines du monde,—sans rivale pour la conservation à perpétuité des morts, et que les Thébains perforèrent jusqu'en ses extrêmes profondeurs pour l'emplir de sarcophages.

On regarde le soleil descendre. Mais on se retourne aussi pour voir, derrière soi, les ruines, à cet instant traditionnel de leur apothéose. Thèbes, l'immense ville-momie, on dirait qu'elle vient d'être tout à coup incendiée,—comme si ses vieilles pierres pouvaient encore brûler; tous ses blocs, effondrés ou debout, ont l'air d'avoir été soudain rougis au feu…

De ce côté, la vue embrasse aussi de grands lointains paisibles; au delà des derniers pylônes, en dehors des remparts croulants, la campagne, là-bas derrière la ville, se déploie pareille à celle d'en face; les mêmes champs de blé, les mêmes bois de dattiers faisant aux ruines une ceinture de palmes vertes; et tout au fond, une chaîne de montagnes s'illumine, devient d'une vive couleur de corail; la chaîne du désert arabique, orientée parallèlement à celle du désert de Libye tout le long de la vallée du Nil,—qui se trouve ainsi, de droite et de gauche, sous la garde des pierres et du sable étendus en solitudes profondes.

Dans tous les entours que l'on domine d'ici, rien ne précise nos temps modernes. Çà et là, parmi les palmiers, seulement quelques villages de laboureurs, dont les maisons en terre séchée doivent être les mêmes qu'aux temps pharaoniques. Les profanateurs contemporains ont jusqu'ici respecté la désuétude infinie de ce lieu; pour les touristes qui commencent à le hanter, on n'a pas osé encore bâtir d'hôtel.

Le soleil descend, descend, et derrière nous les granits de la ville-momie semblent de plus en plus brûlants; il est vrai, un peu d'ombre d'une nuance chaude, d'un violet d'amarante, envahit les bases, s'épand le long des avenues et sur les places; mais tout ce qui monte dans le ciel, frises des temples, chapiteaux des colonnes, pointes aiguës des obélisques, demeure rouge comme braise; tout cela s'imbibe de lumière, pour continuer de resplendir encore et d'éclairer rose jusqu'à la fin du crépuscule.

C'est l'heure glorieuse même pour cette vieille poussière d'Égypte, qui imprègne éternellement l'air tout en le gardant limpide,—et qui sent l'aromate, le bédouin, le bitume de sarcophage; voici qu'elle va jouer le rôle de ces poudres en différentes couleurs d'or, dont les Japonais se servent pour les fonds de leurs paysages sur laque; elle se révèle partout, auprès et sur l'horizon, modifiant à son gré et métallisant la teinte des choses; la fantaisie de ses changements est inimaginable; jusque dans les lointains de la campagne, elle s'amuse à indiquer, par de petits nuages d'or en traînée, les moindres sentiers où cheminent des troupeaux.

Et maintenant le disque du Dieu de Thèbes achève de disparaître sous les montagnes de Libye, après avoir passé du rouge au jaune et du jaune au vert des phosphorescences.

Les touristes alors, jugeant que la féerie a pris fin pour cette fois, redescendent, s'apprêtent à partir; les uns en voiture, les autres à âne, ils vont aller se retremper d'électricité et d'élégance dans les hôtels de Louxor, la ville proche. (Wines and spirits are paid for as extras, et l'on dîne en habit.) Et la poussière daigne aussi marquer leur exode par une dernière envolée d'or sous les palmiers du chemin.

Un recueillement immédiat succède à leur départ. Au-dessus des villages fellahs aux maisons de terre, on voit s'élever de minces fumées, qui sont d'un bleu-pervenche au milieu de l'air encore jaune; elles disent l'humble vie de ces foyers, là même où, dans le recul des âges, furent tant de palais et de splendeurs.