En quelques minutes, au fond de cette eau, des semblants d'étoiles viennent de s'allumer par milliers, symétriquement aux véritables qui palpitent déjà partout dans le ciel. Un froid subit se répand sur la ville-momie, dont les pierres restent encore chaudes, à force de s'être imprégnées de soleil, mais vont se refroidir aussi très vite dans tout ce bleu nocturne qui les enveloppe comme un linceul. Je suis maintenant libre d'errer où je veux, sans risquer de rencontres, et je vais descendre, par ces marches que me font les granits, éboulés de toutes parts en escaliers comme pour géants. Sur les surfaces chavirées, mes mains rencontrent les creux profonds et nets des hiéroglyphes, ou bien ces inévitables personnages inscrits de profil, qui tous lèvent les bras pour se faire entre eux des signes; en arrivant en bas, je suis accueilli par une rangée de statues au visage brisé, assises sur des trônes, et, sans encombre, reconnaissant tout à travers les transparences bleutées qui tiennent lieu de jour, je parviens à la grande avenue des palais d'Amon.

Nous n'avons rien sur terre d'un peu comparable à cette avenue-là, que des multitudes passives ont mis près de trois mille ans à construire, épuisant de siècle en siècle leurs forces innombrables pour charrier des pierres que nos machines ne remueraient plus, et toujours, toujours allongeant ces perspectives de pylônes, de colosses, d'obélisques; toujours, toujours continuant cette même artère de temples et de palais dans la direction du vieux Nil,—qui, lui, par contre, reculait lentement de siècle en siècle vers la Libye. C'est ici, et la nuit surtout, que l'on subit cette impression d'avoir été rapetissé à une taille de pygmée: de tous côtés se dressent des monolithes, puissants comme des roches, et il faut faire vingt pas pour longer une seule pierre de base. Et puis ces blocs sont vraiment trop resserrés pour l'énormité de leur masse, ils ne laissent pas entre eux assez d'air, ils vous troublent par leur rapprochement, peut-être plus encore que par leur lourdeur.

L'avenue, que j'ai suivie vers l'est, aboutit à l'un des chaos de granit les plus déconcertants qui soient à Thèbes: la salle des fêtes de Thoutmosis III. Comment étaient les fêtes qu'il donnait là, ce roi, dans cette forêt de piliers trapus, sous ces plafonds dont la moindre pierre si elle tombait, écraserait vingt hommes! Par places, des frises, des colonnades, qui semblent presque diaphanes dans l'air, se dessinent encore en haute magnificence, bien alignées sur le ciel plein d'étoiles. Ailleurs la destruction est stupéfiante: pêle-mêle gisent les tronçons, les entablements, les bas-reliefs, comme un semis d'épaves après la fureur de quelque tempête mondiale. C'est qu'il n'a pas suffi de la main des hommes pour culbuter ces choses; les tremblements de terre, à plusieurs reprises, ont aussi secoué ce palais de cyclope qui menaçait d'être éternel. Et tout cela—qui représente une telle débauche de force, de mouvement, d'impulsion, pour avoir été érigé et pour avoir été détruit,—tout cela reste tranquille ce soir, oh! si tranquille, bien que déjeté comme pour des chutes imminentes, tranquille à jamais, dirait-on, figé dans le froid et dans la nuit.

Le silence d'un tel lieu, je l'avais prévu, mais pas les bruits que je commence d'y entendre… C'est d'abord une orfraie qui prélude au-dessus de ma tête, si près de moi qu'elle me tient frémissant toute la durée de son long cri. Ensuite d'autres voix répondent du fond des ruines, voix très variées, mais toutes sinistres; les unes ne savent que miauler sur deux notes traînantes; il y en a qui glapissent comme font les chacals autour des cimetières, et d'autres enfin imitent le bruit d'un ressort d'acier qui lentement se détendrait. C'est d'en haut toujours que vient le concert; hiboux, orfraies ou chouettes, toutes les espèces d'oiseaux qui ont le bec crochu, l'œil rond, l'aile de soie pour voler sans bruit, habitent parmi les granits lourdement soutenus en l'air, et célèbrent, chacun à sa guise, la fête nocturne: appels intermittents, longues plaintes si tristes, qui s'enflent ou bien qui s'étranglent et frissonnent… Et puis, malgré la sonorité des grandes parois droites, malgré les échos qui prolongent, le silence s'obstine à revenir, et c'est décidément lui, le silence, qui reste le vrai maître, à cette heure, dans ce royaume du colossal, de l'immobile et du bleuâtre,—un silence que l'on sent infini, parce qu'on sait qu'il n'y a rien autour de ces ruines, rien que le déploiement des sables morts, le seuil des déserts.

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Je retourne sur mes pas vers l'ouest, vers l'hypostyle, toujours par l'avenue des monstrueuses splendeurs, prisonnier et comme amoindri entre les rangées des souveraines pierres. Des obélisques sont là, renversés ou debout; l'un pareil à ceux de Louxor, mais de beaucoup plus haute taille, est demeuré intact et dresse vers le ciel sa pointe vive; d'autres, plus inconnus dans leur simplicité exquise, sont tout unis et droits de la base au sommet, avec seulement, en relief, des fleurs gigantesques de lotus qui montent au bout de longues tiges pour aller en haut s'épanouir dans la demi-lueur versée par les étoiles. Quand le passage se resserre et devient plus obscur, parfois il faut marcher à tâtons; alors mes mains rencontrent à nouveau les éternels hiéroglyphes partout inscrits, ou bien les jambes de quelque colosse assis sur un trône. Elles sont encore presque chaudes, les pierres, tant le soleil a dardé ici tout le jour. Et certains granits, tellement durs que nos ciseaux en acier ne les tailleraient plus, ont gardé leur poli malgré les siècles, à ce point que les doigts glissent en les touchant.

On n'entend plus rien; finie, la musique des oiseaux de nuit. En vain on écoute, attentif jusqu'à pouvoir compter les pulsations de ses propres artères: rien, pas même un bruissement d'insecte. Tout est muet, tout est spectral, et, malgré cette tiédeur persistante des pierres, l'air de plus en plus froid donne l'impression que tout se glace définitivement comme dans la mort.

Tant de silence, ici, tant de silence depuis des siècles, après tant de bruit que les hommes y ont fait jadis, sans aucune cesse, durant trois ou quatre millénaires, tant de clameurs que les multitudes y ont jetées, tant de cris de triomphe ou d'angoisse, tant de râles d'agonie… D'abord le halètement de ces travailleurs attelés par milliers, s'épuisant de génération en génération, sous les ardents soleils, à traîner et à superposer ces pierres dont l'énormité nous confond. Et puis les prodigieuses fêtes, le chant des longues harpes, la sonnerie des trompettes d'airain. Ou encore les égorgements, les batailles, quand Thèbes était la grande et unique capitale du monde, objet d'épouvante et de convoitise pour les rois des peuples barbares qui commençaient de s'éveiller alentour; les symphonies des sièges et des pillages, en ces jours où les primitifs soldats hurlaient comme avec des gosiers de bêtes… Se rappeler cela ici même, et par une si calme nuit bleue!… Les parois en granit de Syène, sur lesquelles se posent mes mains d'un jour, songer à tous les êtres qui en passant les ont touchées, s'y sont meurtris dans les luttes suprêmes, sans érailler seulement le poli de ces surfaces immuables!…

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Maintenant j'arrive à l'hypostyle du temple d'Amon, et un peu de terreur m'arrête d'abord au seuil. En pleine nuit, trouver cela devant soi, il y a de quoi reculer… Sans doute c'est quelque salle pour Titans, restée depuis les âges fabuleux, maintenue debout à travers les durées par sa lourdeur même, comme les montagnes. Rien d'humain n'est aussi grand. Nulle part sur terre les hommes n'ont conçu des demeures pareilles. Des colonnes, des colonnes, plus hautes et plus grosses que des tours, par trop accumulées, sont voisines les unes des autres jusqu'à l'étouffement, et montent pour soutenir en plein ciel des traverses de pierre que l'on n'ose pas regarder. Avancer là dedans, on hésite; on se croit devenu infime et facile à écraser comme un insecte. Le silence tout à coup est trop solennel. Les étoiles, par toutes les trouées des effroyables plafonds, semblent vous envoyer leurs scintillements dans un abîme. Il fait froid, il fait clair et il fait bleu…