La travée centrale de cette hypostyle est dans l'axe même de la voie que je suivais depuis les quartiers de Thoutmosis; elle prolonge, elle magnifie comme en apothéose cette toujours même avenue, pour les dieux et les rois, qui fut la gloire de Thèbes et qui n'a pu être égalée dans la suite des âges; les colonnes qui la bordent sont tellement géantes[7] que leurs têtes, formées de mystérieux pétales épanouis, si loin au-dessus du sol où l'on va rampant, baignent en plein dans la diffuse clarté de là-haut. Et, entourant comme une forêt terrible cette sorte de nef, un amas de colonnes encore s'enchevêtre des deux côtés; des colonnes monstres, d'un style plus perdu, dont les chapiteaux se ferment au lieu de s'ouvrir, imitant les boutons de quelque fleur qui ne s'épanouira jamais; soixante à droite, soixante à gauche, trop rapprochées pour leur grosseur, elles se serrent comme une futaie de baobabs qui manquerait d'espace, elles donnent un sentiment d'oppression sans possible délivrance, de lourde et morne éternité.

[7] Dix mètres de tour et environ vingt-cinq mètres de hauteur chapiteau compris.

Et c'était dans ce lieu surtout que j'avais souhaité me promener seul, sans même le garde bédouin qui la nuit se croit obligé de suivre les visiteurs.—Mais voici que de plus en plus il y fait clair. Trop clair, car des phosphorescences bleues, venues de l'horizon oriental, commencent de se glisser à travers les opacités des colonnades de droite, contournant les fûts massifs et les détaillant par de vagues luisances des bords: donc, c'est déjà la pleine lune qui se lève, hélas! et mes heures de solitude vont finir…

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La lune! Soudain les pierres du faîte, les couronnements, les formidables frises s'éclairent de rayons bien nets, et çà et là, sur les bas-reliefs circulaires des piliers, apparaissent des traînées lumineuses qui révèlent les dieux et les déesses inscrits en creux dans la pierre. Ils veillaient par myriades autour de moi, ces personnages, et je le savais.—Coiffés tous de disques ou de grandes cornes, ils se regardent les uns les autres, tenant les bras levés, éployant leurs longs doigts, en appel de causerie. Ils sont sans nombre, ces dieux aux gesticulations éternelles; on est obsédé d'en voir se dessiner tant et tant, qui voudraient se dire des mots secrets mais qui gardent le silence, et dont les mains ont des attitudes si agitées mais ne remuent pas. Et des hiéroglyphes répétés à l'infini vous enveloppent de tous côtés comme d'une multiple trame de mystère.

De minute en minute, tout se précise dans des rigidités plus mortes. Les rayons froids et durs pénètrent maintenant de part en part l'immense ruine, séparant d'un trait incisif les lumières et les ombres. Moins que tout à l'heure, bien moins que pendant l'incertaine fantasmagorie bleue, on sent que ces pierres, lasses des durées, peuvent être pensives encore et se souvenir. Sous cet éclairage précis et pâle, Thèbes, de même que le jour sous le feu du soleil, a perdu momentanément ce qui lui restait d'âme, elle vient de reculer davantage au fond des temps et ne vous apparaît plus que comme un trop gigantesque fossile qui seulement étonne et épouvante.

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Du reste, des gens vont venir, attirés par cette lune. A une lieue d'ici, à Louxor, dans les hôtels, je devine bien qu'ils ont quitté les tables en hâte, de peur de manquer le spectacle célèbre. Pour moi donc, c'est le temps de battre en retraite, et par la grande avenue toujours, je me dirige vers les pylônes des Ptolémées, où les gardiens de nuit se tiennent.

Ils sont déjà occupés, ces bédouins, à ouvrir les grilles pour des touristes qui ont montré leurs permis et qui apportent des kodaks, du magnésium pour faire des éclairs dans les temples, tout un attirail.

Plus loin, quand j'ai repris le chemin de Louxor, je ne tarde pas à croiser, sous des palmiers qui sont là et sur des sables, la foule, le gros des arrivants; une suite de voitures, du monde à cheval, du monde à bourricot; des éclats de voix en toutes sortes de langues non égyptiennes. C'est à se demander: Que se passe-t-il? Un bal, une fête, un grand mariage?—Non. Tout simplement il y a pleine lune cette nuit, à Thèbes, sur les ruines.