Et si mystique, cette ville d'Amon, avec les ténèbres de ses sanctuaires qu'habitaient les dieux et les symboles! Tout le sublime élan primesautier de l'âme humaine vers l'Inconnaissable s'est comme pétrifié dans ces ruines, en des formes démesurées et diverses, pour venir jusqu'à nous et nous confondre. Comparés à ce peuple, qui ne rêvait que d'éternité, nous sommes, nous, les vieillis et les mesquins, ceux que bientôt n'inquiétera même plus le pourquoi de la vie, de la pensée et de la mort. De tels débuts présageaient quelque chose de plus grand certes que nos humanités d'aujourd'hui, vouées aux désespérances, aux alcools et aux explosifs.

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Émiettement, poussière… Ce même soleil sur Thèbes est là chaque jour, qui dessèche, effrite, fendille et pulvérise.

A la place de tant de magnificences, il y a quelques champs de blé, en nappes vertes, disant la reprise de l'humble vie du labour. Surtout il y a les sables, qui viennent à présent jusqu'au seuil des Pharaons, il y a le jaune désert, il y a le monde des miroitements et du silence qui s'approche comme une lente marée pour engloutir. Dans ces lointains, où du matin au soir tremblent des mirages, là-bas vers la chaîne d'Arabie, l'ensevelissement est déjà presque achevé; les pauvres pierres croulantes que l'on voit encore un peu partout, émergeant à peine des dunes en marche, sont les restes de ce que les hommes, dans leurs révoltes superbes d'autrefois contre la mort, avaient su faire le plus lourdement indestructible.

Et ce soleil, toujours ce soleil, qui promène sur Thèbes l'ironie de sa durée,—pour nous si impossible à calculer et à concevoir!… Nulle part autant qu'ici on ne souffre de l'épouvante de connaître que toute notre misérable petite effervescence humaine n'est qu'une sorte de moisissure autour d'un atome émané de cette sinistre boule de feu, et que lui-même, ce soleil, n'aura été qu'un météore éphémère, qu'une furtive étincelle jaillie pendant l'une des innombrables transformations cosmiques, au cours des temps sans fin ni commencement.

XVII
UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II

Le roi Aménophis II vient de reprendre ses audiences, qu'il s'était vu obligé de suspendre depuis trois mille trois cents et quelques années pour cause de décès. Elles sont très suivies; le costume de cour n'y est pas exigé et le Grand Maître des Cérémonies accepte volontiers le pourboire. Il les donne tous les matins d'hiver à partir de huit heures, aux entrailles d'une montagne du désert de Libye, et, s'il se repose ensuite dans la journée, c'est uniquement parce qu'on lui supprime, dès midi sonnant, sa lumière électrique.

Heureux Aménophis II! De tant de rois qui s'étaient évertués à cacher pour jamais leur momie au fond d'impénétrables retraites, il est le seul que l'on ait laissé dans son tombeau; aussi «fait-il le maximum» chaque fois qu'il ouvre ses salons funéraires.

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Comme il s'agit d'arriver avant midi chez ce Pharaon, dès huit heures, un clair matin de février, je pars de Louxor où depuis quelques jours ma dahabieh sommeille contre la berge du Nil. Il faut d'abord traverser le fleuve, car c'est sur l'autre bord que les rois thébains du Moyen Empire avaient tous établi leurs demeures d'éternité; bien au delà des plaines du rivage, c'est là-bas, dans ces montagnes qui ferment l'horizon comme un mur adorablement rose. D'autres canots, qui traversent aussi, glissent à côté du mien sur l'eau tranquille; leurs passagers paraissent appartenir à cette variété d'Anglo-Saxons qui s'équipe chez Thos Cook and Son (Egypt limited) et, comme moi sans nul doute, ils se rendent à l'audience royale.