Nous abordons aux sables de l'autre rive, aujourd'hui presque déserte, mais où s'étendait jadis tout un quartier de Thèbes, celui des faiseurs de momies, avec les fours par milliers pour chauffer le natrum et les huiles qui empêchent les pourritures. Dans cette Thèbes où, durant une quarantaine de siècles, tout ce qui mourut, hommes ou bêtes, fut minutieusement préparé sous des bandelettes, on se représente l'importance que pouvait prendre le faubourg des embaumeurs. Et c'est dans la proche montagne qu'allaient s'enfouir les produits de tant de soigneux paquetages, tandis que le Nil emportait le sang des cadavres et les immondices de leurs viscères; devant nous, cette chaîne de roches vives, colorée chaque matin de ce même rose de fleur tendre, est intérieurement toute farcie de morts.
Nous avons une large plaine à franchir avant d'atteindre ces montagnes-là, et ce sont des champs de blé, alternant avec des sables déjà désertiques. Derrière nous s'éloignent le vieux Nil et son autre rive que nous venons de quitter, la rive de Louxor dont les gigantesques colonnades pharaoniques sont comme allongées en dessous par leur propre reflet sur le miroir du fleuve,—et, dans ce matin rayonnant, dans cette pure lumière, ce serait admirable, ce temple éternel avec son image renversée au fond de l'eau bleue, si tout à côté et deux fois plus haut ne surgissait impudemment Winter Palace, l'hôtel monstre construit l'année dernière pour les touristes au goût subtil… Qui sait pourtant, les cynocéphales, qui sur le sol sacré d'Égypte ont déposé cette ordure, s'imaginent peut-être égaler le mérite de l'artiste qui restaure en ce moment les sanctuaires de Thèbes, ou même la gloire des Pharaons qui les bâtirent.
Pour nous rapprocher toujours de la chaîne Libyque, où nous attend ce roi, nous traversons maintenant des blés encore en herbe,—et les moineaux, les alouettes chantent autour de nous le hâtif printemps de la Thébaïde.
Voici là-bas deux sortes de grands menhirs qui commencent de se préciser; de même taille et de mêmes contours, ils se lèvent tout pareils à côté l'un de l'autre, dans le lointain limpide, au milieu de ces nappes vertes qui rappellent si bien nos champs de France… Ah! ils ont des bonnets de sphinx, et ce sont de gigantesques formes humaines, pesamment assises sur des trônes: les colosses de Memnon! Aussitôt on les reconnaît, car l'imagerie de tous les temps en a vulgarisé l'aspect, comme pour les pyramides. Mais on ne prévoyait pas qu'ils apparaîtraient comme cela, posés si simplement au milieu de ces jeunes blés qui poussent à toucher leurs pieds, et entourés de ces humbles oiseaux de chez nous qui chantent sans façon sur leurs épaules.
Ils n'ont même pas eu l'air scandalisés de voir à l'instant passer près d'eux une kyrielle de choses enfumées, les wagons d'un aimable petit chemin de fer d'«intérêt local», charroyant des cannes à sucre et des courges.
La chaîne de Libye, depuis une heure, n'a cessé de grandir pour nous dans le profond ciel trop bleu. A présent qu'elle se dresse là tout près, surchauffée par le soleil de dix heures et comme incandescente, nous apercevons un peu partout, devant les premiers contreforts rocheux, des débris de palais, colonnades, escaliers, pylônes; et des géants sans visage, emmaillotés comme des Pharaons morts, se tiennent debout, les mains croisées sous leur suaire de grès: temples et statues pour les mânes de tant de rois ou reines qui eurent pendant trois ou quatre mille ans leur momie embusquée là tout près, au cœur de ces montagnes, au plus profond des galeries murées et secrètes.
Maintenant, plus de champs de blé, plus d'herbages, plus rien; nous venons de franchir le seuil désolé, nous sommes dans le désert. Tout de suite un sol inquiétant, funèbre, moitié sable, moitié cendres, où bâillent partout des fosses. On dirait une région que des bêtes fouisseuses auraient longtemps minée; mais ce sont les hommes qui ont durant plus de cinquante siècles tourmenté ce terrain, d'abord pour y cacher des momies, ensuite et jusqu'à nos jours pour en exhumer. Chaque trou a recélé son cadavre et, si l'on regarde au fond, des guenilles jaunâtres y traînent encore, des bandelettes, ou des jambes, des vertèbres millénaires. Quelques bédouins maigres, qui exercent le métier de déterreur et qui gîtent par là dans des creux comme des chacals, s'avancent pour nous vendre des scarabées, des verroteries bleues à demi fossiles, des pieds ou des mains de mort.
C'est fini du frais matin; on sent de minute en minute la chaleur s'alourdir. Le sentier, que marquent seulement des pierres semées en chapelet, tourne enfin et pénètre au milieu de la montagne par un couloir tragique: nous entrons dans cette «Vallée des Rois» qui fut le lieu du suprême rendez-vous pour les plus augustes momies. Entre ces roches, tout à coup les souffles sont devenus brûlants, et le site semble appartenir, non plus à la Terre, mais à quelque planète calcinée qui aurait à jamais perdu ses nuages et ses voiles. Cette chaîne Libyque, de loin si délicatement rose, se révèle effroyable maintenant qu'elle nous surplombe; elle a bien l'air de ce qu'elle est: un énorme et fantastique tombeau, une nécropole naturelle dont rien d'humain n'eût égalé le faste ni l'horreur, une étuve rêvée pour cadavres qui veulent s'éterniser. Les calcaires, sur lesquels du reste aucune pluie ne tombe de ce ciel immuable, semblent d'une seule pièce du haut en bas, sans une lézarde qui amènerait un suintement dans les sépulcres; on peut donc dormir, au cœur de ces monstrueux blocs, à l'abri comme sous des voûtes de plomb. Et pour ce qui est de la magnificence, les siècles en ont pris soin; le continuel passage des vents chargés de sable a dépouillé, usé tout cela, au point de ne laisser à la pierre extérieure que ses filons les plus denses, et ainsi ont reparu d'étranges fantaisies architecturales, telles que la Matière, aux origines, les avait obscurément conçues. Plus tard, le soleil d'Égypte a prodigué sur l'ensemble ses ardentes patines rougeâtres. Et les montagnes imitent par places de grands tuyaux d'orgue badigeonnés de jaune et de carmin, ou ailleurs des ossatures encore sanguinolentes et des amas de chairs mortes.
Devant le ciel follement bleu, les cimes éclairées jusqu'à éblouir s'enlèvent en lumière: rouges cendrés d'incendie qui couve, éclats de braise, sur de l'indigo trop pur qui presque tourne au sombre. On croirait cheminer dans quelque vallée d'Apocalypse, aux parois brûlantes. Du silence et de la mort, sous un excès de clarté, dans le rayonnement continu d'une sorte de morne apothéose: c'est ainsi d'ailleurs que les Égyptiens entendaient le décor de toutes leurs nécropoles.
Toujours le sentier s'enfonce dans les gorges étouffantes,—et au bout de cette «Vallée des Rois» nous n'attendions qu'un silence plus épeurant, sous ce soleil bientôt méridien, qui se fait de minute en minute plus tristement terrible… Mais qu'est-ce que c'est que ça?…