A un détour, là-bas, au fond d'un repli sinistre, tout ce monde, tout ce tapage?… Un meeting, une foire?… Sous des tendelets, pour les protéger de l'insolation, une cinquantaine de bourricots stationnent, sellés à l'anglaise. Dans un coin, une petite usine à électricité, en briques neuves, lance sa fumée noire. Et un peu partout, entre les hauts rochers sanglants, vont et viennent, s'agitent, bavardent des touristes Cook des deux sexes, d'autres même qui semblent vraiment n'en plus avoir aucun. C'est pour l'audience royale. Il en est venu à âne, ou dans des carrioles, et les grosses dames trop poussives se sont fait apporter en chaise par des bédouins. Des quatre points de l'Europe, ils se sont réunis dans ce ravin de désert, pour voir un pauvre cadavre qui se dessèche au fond d'un trou.

Les palais cachés montrent çà et là leur entrée d'ombre, qui est creusée en carré dans la roche massive, et sur laquelle un écriteau indique le nom d'une souveraine momie: Ramsès IV, Sethos Ier, Thoutmosis III, Ramsès IX, etc. Bien que tous ces rois, sauf Aménophis II, aient déménagé récemment pour aller dans la basse Égypte peupler les vitrines du musée du Caire, leurs suprêmes demeures n'ont pas cessé d'attirer les foules. De chaque souterrain émergent en ce moment des Cooks et des Cookesses en sueur; mais c'est surtout de chez Aménophis que l'on sort à pleine porte: pourvu que nous n'arrivions pas trop tard, et que l'audience ne soit pas close!

Et songer que ces entrées-là avaient été murées, dissimulées avec tant de soin, et perdues pendant des siècles! Tout ce qu'il a fallu ensuite de persévérance pour les retrouver, d'observation, de tâtonnements, de sondages et d'heureux hasards!

En effet, on ferme, on ferme. Nous avions trop flâné ce matin autour des colosses de Memnon ou des palais de la plaine. Voici presque midi, un midi dévorant et funèbre, qui tombe d'aplomb sur les cimes rouges, et vient brûler jusqu'en ses derniers replis la vallée de pierre.

A la porte d'Aménophis, il faut parlementer, prier. Moyennant pourboire, le bédouin Grand Maître des Cérémonies se laisse fléchir. Descendons avec lui, mais vite, vite, car l'électricité va s'éteindre. Ce sera une audience courte, mais au moins ce sera une audience privée; nous serons seuls avec le Roi.

Dans ces ténèbres, où d'abord, après tant de soleil, les petites lampes électriques nous semblent à peine des vers luisants, nous attendions un peu de froid comme dans les souterrains de nos climats; non, c'est une pire chaleur, enfermée, desséchante, et on voudrait retourner au grand air, qui brûlait aussi, mais qui au moins était l'air de la vie.

En hâte nous descendons: des escaliers raides, des couloirs en pente si rapide qu'ils vous entraînent d'eux-mêmes comme des glissières, et il semble que l'on ne remontera jamais, pas plus que la grande momie qui y passa jadis, se rendant à sa «chambre éternelle». Tout cela d'abord vous entraîne à un puits profond, creusé pour happer les profanateurs au passage,—et c'est sur l'un des côtés de cette oubliette, derrière un bloc quelconque soigneusement scellé, que fut découverte la continuation des galeries funéraires. Donc, le puits franchi, sur une passerelle qu'on y a jetée, les escaliers recommencent devant nous, et les corridors inclinés qui presque font courir; seulement, par un coude brusque, ils ont changé de direction. Encore descendre, descendre! Mon Dieu, il habite bien bas, ce roi-là, et à chaque marche descendue on se sent pris davantage sous la masse souveraine de la pierre, au centre de toute cette épaisseur compacte et muette.

Les petits globes électriques espacés en guirlande suffisent maintenant à nos yeux qui ont oublié le soleil. Et, depuis que nous y voyons clair, autour de nous mille figures nous invitent au recueillement et au silence; elles sont partout inscrites sur les murs lisses, immaculés, d'un ton de vieil ivoire; elles se suivent en bon ordre, se répètent obstinément en rangées pareilles comme pour mieux imposer à notre esprit, par les toujours mêmes gestes, les toujours mêmes choses. Les dieux et les démons, les Anubis à tête noire de chacal et à grandes oreilles dressées, ont l'air avec leurs longs bras et leurs longs doigts, de nous faire signe: «Pas de bruit! Attention, il y a des momies!» La conservation de tout cela, les couleurs vives, la netteté des coups de pinceau commencent de causer une stupeur et un trouble; vraiment, on croirait qu'ils ont à peine quitté l'hypogée, les peintres de ces figures des Ténèbres. Tout ce passé vous attire à lui comme un abîme que l'on serait venu regarder de trop près; il vous cerne et peu à peu vous maîtrise; ici, il est encore tellement chez lui, qu'il est resté le présent; en plus de cette descente aux entrailles sourdes de la pierre, il y a eu aussi comme un glissement avec vertige, que l'on n'avait pas prévu et qui vous a replongé très loin au fond des âges…

Ils aboutissent enfin à quelque chose de vaste, ces couloirs d'interminable oppression par lesquels nous nous étions faufilés jusqu'aux dessous les plus secrets de la montagne; les parois se desserrent, la voûte s'élève, et voici la grande salle funéraire dont le plafond bleu, tout semé d'étoiles comme un ciel, est soutenu par six piliers taillés à même le roc; sur les côtés s'ouvrent d'autres chambres où l'électricité permet de bien voir, et au fond s'indique en contre-bas une large crypte à demi obscure, où l'on devine que le Pharaon doit se tenir. Oh! le prodigieux travail de perforation dans la pierre vive! Et cet hypogée n'est pas unique; tout le long de la «Vallée des Rois», des petites portes—qui n'ont l'air de rien, mais que dénonce aux initiés le «Signe de l'Ombre» inscrit sur le linteau—conduisent à d'autres souterrains aussi somptueux et perfidement profonds, avec leurs embûches, leurs puits perdus, leurs oubliettes, et l'affolante multiplicité de leurs figures murales.—Or, tous ces tombeaux ce matin étaient pleins de monde, et, si nous n'avions eu la chance d'arriver après l'heure, nous rencontrions ici même, chez Aménophis, un bataillon Cook!

Dans cette salle au plafond bleu, les fresques multiplient leurs énigmes: des scènes du Livre de l'Hadès; tout le rituel funéraire mis en images. Sur les piliers, sur les murailles se pressent les différents démons qu'une âme égyptienne risquait de rencontrer en cheminant à travers le Pays de l'Ombre, et, en dessous de chacun, les mots de passe, qu'il convenait de lui dire, sont résumés en mémento.