Car elle s'en allait, l'âme, sous les deux formes simultanées d'une flamme[9] et d'un épervier[10]. Et ce Pays de l'Ombre, aussi appelé Occident, où elle devait se rendre, était celui où va tomber la lune, où chaque soir le soleil lui-même s'abîme et s'éteint; pays que les vivants n'atteignent jamais, parce qu'il fuit devant eux, si loin qu'ils s'avancent par les sables ou par les mers. Arrivée là, dans les ténèbres, l'âme effarée avait donc à parlementer successivement avec ces formes affreuses aux aguets sur sa route. Si enfin elle était jugée digne d'approcher Osiris, le grand Soleil-Mort, elle se fondait en lui pour réapparaître brillante sur le monde, le matin suivant et les autres matins jusqu'à la consommation des âges: vague survivance dans la splendeur solaire, continuation sans personnalité, dont on ne saurait trop dire si elle était plus désirable que le non-être éternel.

[9] Le Khou, qui s'enfuyait à jamais de notre monde.

[10] Le Baï, qui pouvait à son gré revenir dans le tombeau.

Ce que, par exemple, il fallait faire durer coûte que coûte, c'était le cadavre, car un certain double du mort continuait d'habiter dans sa chair sèche, et retenait ainsi une sorte de demi-vie, péniblement consciente. Couché au fond du sarcophage, il pouvait regarder, par ces deux yeux qui étaient peints sur le couvercle, toujours dans l'axe même des yeux vides. Parfois aussi, dégagé de la momie et de sa boîte, il errait comme fantôme dans l'hypogée; pour qu'il pût se nourrir alors, des amas de viandes momifiées sous bandelettes étaient au nombre des mille choses ensevelies à ses côtés; on lui laissait aussi du natrum et des huiles, afin qu'il essayât de se réembaumer si des vers naissaient dans ses membres. Oh! la persistance de ce double, qui était scellé dans le tombeau, qui avait à s'inquiéter de la pourriture, et subissait sa durée, là, dans l'étouffement, l'obscurité et l'absolu silence, sans rien qui marquât les jours et les nuits, ni les saisons, ni les siècles, ni les dizaines de siècles indéfiniment! Avec une si horrible conception de la mort, chacun donc en ce temps-là s'absorbait dans la préparation de sa «chambre éternelle».

Or, pour cet Aménophis II, voici à peu près ce qui advint à son double. Déshabitué de tout bruit, après trois ou quatre cents ans de silence passés là en compagnie de quelques familiers endormis du même pesant sommeil, il entendit des coups sourds, là-bas, du côté du puits perdu: on avait découvert l'entrée clandestine, on la démurait! Des vivants allaient paraître, sans doute des pillards de sépultures, venus pour les démailloter tous!—Non, mais des prêtres d'Osiris, s'avançant craintifs, en cortège de funérailles. Ils apportaient neuf grands cercueils contenant les momies de neuf rois ses fils, petit-fils, et autres successeurs inconnus, jusqu'à ce roi Setnakht qui gouverna l'Égypte deux siècles et demi après lui. Et c'était pour les mieux cacher, là, tous ensemble, dans une chambre qui fut aussitôt murée. Ensuite ils repartirent; les pierres de la porte furent scellées de nouveau et tout retomba dans les mornes et chaudes ténèbres.

Des siècles encore coulèrent goutte à goutte,—peut-être dix, peut-être vingt,—avec un silence que ne troublait même plus le petit grattement des vers depuis longtemps desséchés. Et un jour vint où, du côté de l'entrée, les mêmes coups retentirent.—Les voleurs, cette fois! Tenant des torches, ils se précipitèrent avec des cris, et, sauf dans la bonne cachette aux neuf cercueils, tout fut saccagé, les bandelettes déchirées, les bijoux d'or arrachés du cou des momies. Puis, quand ils eurent trié leur butin, ils murèrent l'entrée comme avant, et repartirent, laissant un inextricable fouillis de linceuls, de corps humains, d'entrailles sorties de vastes canopes, de dieux et d'emblèmes brisés.

Encore le silence pendant de longs siècles. Et, de nos jours enfin, le double plus affaibli, presque inexistant, perçut le même bruit de pierres descellées à coups de pioche. Cette troisième fois, les vivants qui entrèrent étaient d'une race jamais vue. D'abord ils semblaient des hommes pieux, ne touchant les choses que doucement. Mais c'était pour tout dérober, tout, même les neuf cercueils royaux de la cachette jusqu'alors inviolée. Les moindres cassons, ils les recueillaient avec une sollicitude quasi-religieuse; pour ne rien perdre, ils allaient jusqu'à tamiser les balayures et la poussière. Pourtant lui, Aménophis, qui n'était déjà plus qu'une lamentable momie sans joyaux ni bandelettes, on le laissa au fond du sarcophage de grès. Et depuis ce jour, condamné à recevoir chaque matin des personnages d'un aspect étrange, il habite seul dans l'hypogée vidé, où ne reste plus un être ni une chose de son temps.

Ah! cependant si! Nous n'avions pas regardé partout. Là, dans une des chambres latérales, des gens couchés, des morts!… Trois cadavres (momies démaillotées lors du pillage) gisent côte à côte sur des guenilles. D'abord une femme—la Reine probablement—dont la chevelure est dénouée; son profil a gardé une ligne exquise; combien elle est encore jolie! Ensuite, un jeune garçon, au tout petit visage de poupée grisâtre; il est tondu ras, lui, sauf, du côté droit, cette longue mèche qui dénote un prince royal. Et enfin un homme; oh! bien horrible, celui-là, avec son air de trouver que la mort est une chose irrésistiblement drôle… Même il en rit à se tordre, en mordant un coin de son linceul, sans doute pour ne pas pouffer trop fort.

Oh!… soudain, nuit noire!—et nous restons figés sur place. L'électricité partout à la fois vient de s'éteindre: en haut, sur terre, midi a dû sonner pour ceux qui connaissent encore le soleil et les heures.

Afin que l'on rallume bien vite, le garde qui nous a amenés pousse des cris, en son fausset de bédouin; mais les matités infinies des parois, au lieu d'en prolonger les vibrations, les éteignent, et d'ailleurs qui donc pourrait les entendre, des profondeurs où nous sommes? Alors à tâtons, dans cette obscurité absolue il prend sa course, par le couloir qui remonte. Bruit précipité de ses sandales, flottement de son burnous, tout s'éloigne, et la clameur d'appel qu'il continue de jeter, nous la percevons bientôt aussi étouffée que si nous étions nous-mêmes des ensevelis. Nous ne bougeons toujours pas… Mais comment se peut-il qu'il fasse si chaud, chez ces momies? on croirait qu'il y a des feux allumés tout près dans quelque four. Surtout c'est l'air qui manque; les couloirs, après notre passage, peut-être se sont-ils contractés, comme il arrive pendant l'angoisse des rêves; la longue fissure par laquelle nous nous sommes glissés jusqu'ici, peut-être s'est-elle refermée sur nous…