Enfin on a compris les appels d'alarme, et la lumière a jailli. Eux, les trois cadavres n'ont pas profité de ces minutes non surveillées pour tenter un mouvement agressif: mêmes poses et mêmes expressions; la Reine, toujours calme et jolie; l'homme toujours mordant son bout de guenille, pour comprimer son fou rire de trente-trois siècles.
Maintenant le bédouin est redescendu; haletant de sa course, il nous presse d'aller voir le Roi avant que la lumière s'éteigne encore, et cette fois pour tout de bon. Au fond de la salle et au bord de la crypte en pénombre, nous voici donc accoudés à regarder. C'est un lieu de forme ovale, avec une voûte d'un noir mortuaire sur laquelle se détachent des fresques blanches ou couleur de cendre représentant tout un nouveau registre de dieux et de démons, les uns sveltes et gainés étroitement comme des momies, les autres ayant de grosses têtes et de gros ventres d'hippopotame. Posé sur le sol, et veillé de haut par tant de figures, un énorme sarcophage de pierre est là, tout ouvert, et vaguement on y distingue un corps humain: le Pharaon!
Au moins nous aurions voulu mieux le voir.—Qu'à cela ne tienne: le bédouin Grand Maître des Cérémonies fait jouer un bouton électrique, et une forte lampe s'allume au-dessus du front d'Aménophis, détaillant avec une netteté à faire peur les yeux fermés, la grimace du visage et toute la triste momie. Cet effet de théâtre, nous ne nous y attendions pas.
On l'avait enseveli dans la magnificence, mais ces pillards lui ayant tout pris, même sa belle cuirasse à écailles qui lui venait d'un lointain pays oriental, depuis déjà beaucoup de siècles il dort demi-nu sur des loques. Cependant son pauvre bouquet lui est resté,—du mimosa, reconnaissable encore… Et qui dira jamais quelle main pieuse, ou amoureuse peut-être, les avait cueillies pour lui, ces fleurs d'il y a plus de trois mille ans…
On suffoque de chaleur; il semble que sur la poitrine pèse toute la masse écrasante de cette montagne, de ce bloc de calcaire où l'on s'est faufilé par des trous relativement imperceptibles, à la façon des termites ou des larves. Ces figures aussi, ces figures inscrites partout, et ce mystère des hiéroglyphes et des symboles, vous causent une gêne croissante. On en est trop près et ils sont trop les maîtres des issues, ces dieux à tête d'épervier, à tête d'ibis ou de loup-de-désert qui, sur les murailles, conversent en une continuelle mimique exaltée. Et puis on prend conscience d'être sacrilège devant ce cercueil sans couvercle, éclairé si insolemment; le douloureux visage noirâtre, à moitié rongé, a l'air de demander grâce: «Eh bien! oui, là, ma sépulture a été violée et je tombe en poussière. Mais, à présent que vous m'avez vu, laissez-moi, éteignez cette lampe, ayez pitié de mon néant.»
En effet, quelle dérision! Avoir mis tant de soins, tant de ruses à cacher son cadavre, avoir épuisé des milliers d'hommes au creusement de ce dédale souterrain, et finir ainsi, la tête sous une lampe électrique, pour amuser qui passe!
La pitié, je crois que c'est le pauvre bouquet de mimosa qui l'a presque éveillée, et je dis au bédouin: «Va, tourne le bouton là-bas, éteins, c'est assez!» Alors l'ombre revient au-dessus du front royal, qui brusquement s'efface de nouveau dans le sarcophage; le fantôme du Pharaon s'évanouit, comme replongé aux passés insondables: l'audience est close.
Et nous, qui pouvons échapper à l'horreur des hypogées, vite remontons vers le soleil des vivants, allons respirer de l'air, de l'air puisque nous y avons encore droit, pour quelques jours comptés!
XVIII
A THÈBES CHEZ L'OGRESSE
Ce soir, dans le vaste chaos des ruines, à l'heure où le soleil commençait d'éclairer rose, je suivais l'une des voies magnifiques de la ville-momie, celle qui part à angle droit de la ligne des temples d'Amon, se perd plus ou moins dans les sables, et aboutit enfin à un lac sacré, au bord duquel des déesses à tête de chatte sont assises en cénacle, regardant l'eau morte et les lointains du désert. Elle fut commencée il y a trois mille quatre cents ans, cette voie-là, par une belle reine appelée Makéri[11], et nombre de rois en continuèrent la construction pendant une suite de siècles. Des pylônes—qui sont, comme on sait, les monumentales murailles, en forme de trapèze à large base et toutes couvertes d'hiéroglyphes, que les Égyptiens plaçaient de chaque côté de leurs portiques ou de leurs avenues—des pylônes la décoraient avec une lourdeur superbe, ainsi que des colosses et d'interminables files de béliers, plus gros que des buffles, accroupis sur des socles.