[11] Aujourd'hui, la momie du bébé, du musée du Caire.

Premiers pylônes, qui m'obligent à faire un détour; ils sont tellement en ruine que leurs blocs, éboulés de toutes parts, ont fermé le passage. Ici veillaient debout, à droite et à gauche, deux géants en granit rouge de Syène. Jadis, dans des temps que l'histoire ne précise plus, on les a brisés l'un et l'autre à hauteur des reins; mais leurs jambes musculeuses ont gardé fièrement l'attitude de la marche, et chacun, dans une de ses mains sans bras qui descend le long du pagne, serre avec passion l'emblème de la vie éternelle. Ce granit de Syène est d'ailleurs si dur que les siècles ne l'altèrent point, et, au milieu de cette déroute des pierres, les jarrets des colosses mutilés luisent encore comme si on venait de les polir.

Plus loin, deuxièmes pylônes, effondrés aussi, et devant lesquels se tient une rangée de pharaons.

De tous côtés les blocs chavirés pêle-mêle étalent leur désordre de choses gigantesques, parmi ces sables qui s'obstinent avec patience à les ensevelir. Maintenant voici les troisièmes pylônes, flanqués de leurs deux géants en marche, qui n'ont plus ni tête ni épaules. Et la voie, jalonnée majestueusement encore par les débris, continue de s'en aller vers le désert.

Quatrièmes et derniers pylônes, qui semblent à première vue marquer l'extrémité des ruines, l'orée du néant désertique; effrités, découronnés, mais raides et debout, ils ont l'air d'être posés là si solidement que rien ne saurait plus les faire broncher jamais. Les deux colosses qui les gardaient de droite et de gauche siègent sur des trônes. L'un, celui de l'est, est presque anéanti. Mais l'autre, au contraire, se détache tout entier, tout blanc, d'une blancheur de marbre, sur le fond couleur bise de l'énorme pan de mur criblé d'hiéroglyphes; on ne lui a meurtri que le masque du visage; il conserve encore son menton impérieux, ses oreilles, son bonnet de sphinx, on pourrait presque dire son expression méditative devant ce déploiement de la grande solitude qui paraît commencer juste à ses pieds.

Ici pourtant n'était que la limite des quartiers du dieu Amon; les enceintes de Thèbes passaient infiniment plus loin, et l'avenue qui me conduira tout à l'heure chez les déesses à tête de chatte se prolonge beaucoup encore au sortir de ces portes, bien qu'on la distingue à peine entre sa double rangée de béliers-sphinx, tout brisés et presque enfouis.

Le jour tombe, et la poussière d'Égypte, comme invariablement chaque soir, commence à ressembler dans les lointains à de la poudre d'or. Je regarde derrière moi de temps à autre le géant qui m'observe, assis au pied de son pylône où l'histoire d'un pharaon est gravée en un immense tableau. Au-dessus de lui et de son mur qui devient de minute en minute plus rose, je vois monter davantage, à mesure que je m'éloigne, tout l'amas des palais du centre, l'hypostyle d'Amon, les salles de Thoutmosis et les obélisques, tout le groupement enchevêtré de ces choses si grandes et si mortes, qui n'ont plus jamais été égalées sur terre.

Les voilà qui resplendissent une fois de plus dans la rouge apothéose du soir, ces restes bientôt aussi désagrégés que de vieux ossements, et on dirait qu'ils demandent grâce à la fin, qu'ils sont las d'être ainsi sans trêve, sans trêve, à chaque couchant, colorés en fête, comme par une dérision de cet éternel soleil.

C'est déjà presque loin derrière moi tout cela; mais l'air est si limpide, les contours restent si nets qu'on a l'illusion plutôt, en s'éloignant, que les temples et les pylônes diminuent, s'abaissent, rentrent dans la terre. Quant au géant blanc, qui me suit toujours de son regard sans yeux, le voilà réduit aux proportions d'un simple rêveur humain; il n'a du reste pas l'aspect rigidement hiératique des autres statues thébaines: les mains sur les genoux, il est là comme un homme ordinaire qui se serait arrêté pour réfléchir[12]. Je le connais depuis des jours,—des jours et des nuits, car, avec sa blancheur et la transparence de ces nuits d'Égypte, je l'ai vu tant de fois se dessiner de loin sous la vague lumière des étoiles, grand fantôme, dans sa pose contemplative! Et je me sens déjà obsédé par la continuité de son attitude à cette entrée des ruines, moi qui, à Thèbes et même sur la terre, aurai passé sans lendemain comme nous passons tous; or, avant que la vie consciente m'eût été donnée, il était là depuis des temps qui font frémir; pendant trente-trois siècles environ, les yeux des myriades d'inconnus qui m'ont précédé le voyaient tout comme le voient mes yeux, tranquille et blanc à cette même place, assis devant ce même seuil, avec sa tête un peu inclinée, et son air de penser.

[12] Statue d'Aménophis III.