Je chemine sans hâte, ayant toujours une tendance à m'attarder pour regarder derrière moi, regarder l'entassement silencieux des palais et le rêveur blanc, qui s'illuminent ensemble d'un dernier feu de Bengale, à la mort quotidienne du soleil.
Et l'heure est déjà crépusculaire quand j'arrive chez les déesses.
Leur domaine est d'ailleurs tellement détruit que les sables avaient pu le recouvrir et le cacher durant vingt siècles; mais on vient de l'exhumer.
Il n'en reste que des tronçons de colonnes, alignés en rangs multiples sur une vaste étendue de désert[13]. Pierrailles, éboulements et débris; je traverse sans m'arrêter, et enfin voici le lac sacré, au bord duquel les grandes chattes sont assises en conciliabule éternel, chacune sur son trône. Le lac, creusé par ordre des Pharaons, se déploie en forme arquée, comme une sorte de croissant; des oiseaux de marais, qui vont se coucher, traversent en ce moment son eau triste et dormante; ses bords, qui ont connu toutes les magnificences, ne sont plus que des tertres de décombres où rien ne verdit, et ce qu'on aperçoit au delà, ce que les déesses attentives regardent, c'est la plaine vide et désolée, où quelques champs de blé se fondent, à cette heure de crépuscule, avec le morne infini des sables; le tout fermé à l'horizon par la chaîne encore un peu rose des calcaires d'Arabie.
[13] Le temple de la déesse Mout.
Elles sont là, les chattes,—ou, pour plus exactement dire, les lionnes, car des chattes n'auraient pas ces oreilles courtes et ce menton cruel épaissi par une barbiche. Toutes en granit noir, images de Sekhmet (qui fut déesse de la guerre et à ses heures déesse de la luxure), elles ont des corps sveltes de femme qui rendent plus terribles ces grosses têtes félines coiffées d'un haut bonnet. Huit ou dix, ou davantage peut-être, elles sont plus inquiétantes d'être ainsi nombreuses et d'être pareilles. Elles ne sont pas géantes, comme on aurait pu s'y attendre, mais de grandeur humaine, faciles donc à emporter ou à détruire, et cela encore, si l'on réfléchit, augmente l'impression spéciale qu'elles causent: alors que tant de colosses gisent en morceaux sur le sol, comment ont-elles pu rester là, elles, petites personnes si tranquillement assises sur leurs chaises, pendant que coulaient ces trente-trois siècles de l'histoire du monde?…
Fini, le passage des oiseaux de marais qui pendant un instant avaient troublé le terne miroir de leur lac; autour d'elles, rien ne bouge plus et l'infini silence coutumier les enveloppe comme à la tombée de chaque nuit. D'ailleurs elles habitent un coin des ruines si délaissé! Qui donc, même en plein jour, songe à venir les voir?
Là-bas, dans l'ouest, une envolée de poussière, comme un long nuage qui traînerait, indique le départ des touristes qui étaient accourus en foule au temple d'Amon, mais qui se hâtent de rentrer à Louxor pour dîner en smoking autour des tables d'hôte. On n'entend même pas dans le lointain rouler leurs voitures, tant la terre d'ici est feutrée de sable. De les savoir partis, cela rend plus intime l'entrevue avec ces déesses nombreuses et pareilles, qui peu à peu se sont drapées d'ombre. Leurs sièges tournent le dos aux palais de Thèbes, qui commencent d'être comme baignés dans des ondes violettes, et qui semblent s'abaisser encore plus à l'horizon, de minute en minute perdre de l'importance devant la souveraineté de la nuit.
Elles, les déesses noires à tête de lionne et à haute coiffure, toujours assises les mains sur les genoux, avec des yeux fixes depuis le commencement des âges et un gênant sourire aux coins de leurs grosses lèvres de fauves, continuent de regarder, au delà du petit lac mort, ce désert, qui n'est plus à présent que de l'immensité confuse, d'un bleu gris, d'un gris de cendre. Et on croit sentir qu'elles ont une âme, qui leur serait venue à la longue, à force d'avoir eu si longtemps, si longtemps, une expression sur le visage…
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