Il y a là-bas, à l'autre extrémité des ruines, une de leurs sœurs de plus haute taille, une grande Sekhmet que, dans le pays, on appelle l'ogresse et qui habite seule, embusquée debout dans un temple étroit. Parmi les fellahs ou bédouins d'alentour, elle est très mal famée, ayant l'habitude de sortir la nuit pour manger le monde, et aucun d'eux ne se risquerait volontiers chez elle à cette heure tardive. Au lieu de rentrer à Louxor, comme ces gens dont les voitures viennent de partir, j'irai plutôt lui faire visite.

C'est un peu loin, et j'arriverai à nuit close.

D'abord, il faut revenir sur mes pas, remonter toute l'avenue des béliers, de nouveau passer aux pieds du géant blanc, qui a pris déjà son air de fantôme, tandis que les ondes violettes qui baignaient la ville-momie s'épaississent et tournent au bleu grisâtre; puis, franchir les pylônes que gardent les colosses brisés, et pénétrer dans les palais du centre.

C'est là, dans ces palais, que je trouve pour tout de bon la nuit, avec les premiers cris des hiboux et des orfraies. Il y fait tiède encore, à cause de la chaleur emmagasinée dans le jour par les pierres, mais on sent que l'air se glace.

A un carrefour, surgit une grande forme humaine drapée de noir et armée d'un bâton: un bédouin qui rôde, un des gardes. Et voici à peu près le dialogue échangé (traduction libre et concentrée):

—Montre-moi ton permis, monsieur.

—Voilà!

(Ici nous combinons nos efforts pour éclairer le dit permis à la flamme d'une allumette.)

—C'est bien, je vais t'accompagner.

—Non, je t'en prie.