—Si, ce sera mieux. Où vas-tu?

—Là-bas, chez cette dame, tu sais, qui est grande, grande, et qui a une figure de lionne.

—Ah!… Tiens, je crois comprendre que tu préfères te promener seul. (Ici l'intonation devient enfantine.) Mais, comme tu es un homme bon, tu me donneras bien une petite pièce quand même.

Il s'en va. Au sortir des palais, me reste à traverser une étendue de terrains vagues, où du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tête, plus de lourdes pierres suspendues, mais le déploiement si lointain d'un ciel bleu-nuit—où s'allument ce soir par trop de milliers de milliers d'étoiles… Pour les Thébains d'autrefois, cette belle voûte, toujours scintillante de poudre de diamant, n'épandait sans doute que de la sérénité dans les âmes. Et pour nous, qui savons, hélas! c'est au contraire le champ de la grande épouvante, c'est ce que, par pitié, il eût mieux valu ne pas laisser à portée de nos yeux: l'incommensurable vide noir où les univers, en frénésie de tourbillonnement, tombent comme une pluie, se heurtent, s'anéantissent, et se recommencent pour les éternités nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l'horreur n'en est plus tolérable, par une claire nuit comme celle-ci, et dans un lieu de silence tout jonché de ruines… De plus en plus le froid vous pénètre,—ce lugubre froid des étendues sidérales dont rien, dirait-on, ne vous garantit plus, tant cette atmosphère limpide semble raréfiée, presque inexistante. Et par terre, des graviers, de maigres herbes desséchées qui craquent sous les pas donnent l'illusion de ce bruit crépitant que fait chez nous le sol un peu gelé pendant les nuits d'hiver.

J'approche enfin de chez l'ogresse. Ces pierres qui s'indiquent, blanchâtres dans la nuit, cette demeure d'aspect clandestin près de l'enceinte de Thèbes, c'est là, et vraiment, à une heure pareille, on a l'air d'aller dans un mauvais lieu. Des colonnes ptolémaïques, de petits vestibules, de petites cours, où une vague lueur bleue permet de se conduire. Rien ne bouge; pas même l'envolée d'un oiseau de nuit; un absolu silence, amplifié terriblement par la présence du désert que l'on sent tout autour de ces murs. Au fond, trois chambres en pierres massives, ayant chacune son entrée à part; je sais que les deux premières sont vides. C'est dans la troisième que l'ogresse habite; pourvu qu'elle ne soit pas déjà partie pour ses chasses nocturnes à la chair humaine!… Nuit noire chez elle, où j'entre à tâtons. Vite, la flamme d'une allumette de cire. Oui, elle est bien là, seule, et debout, presque plaquée contre la paroi du fond, où la petite lueur fait danser l'ombre affreuse de sa tête. L'allumette éteinte, je lui en brûle irrévérencieusement plusieurs autres sous le menton, sous sa lourde mâchoire mangeuse de monde. Il n'y a pas à dire, elle est terrifiante. En granit noir, comme ses sœurs assises au bord du triste lac, mais bien plus grande, six ou huit pieds de haut, elle a un corps de femme délicieusement svelte et jeune, avec les seins d'une vierge. Très chaste d'attitude, elle tient en main une fleur de lotus à longue tige, mais par un contre sens qui déroute et qui glace, ses épaules délicates supportent la monstruosité d'une grosse tête de lionne. Les pans de son bonnet retombent de chaque côté de ses oreilles jusque sur sa gorge, et un large disque de lune le surmonte, pour surcroît de mystérieux apparat. Son regard mort donne à la férocité de son visage quelque chose d'inconscient et de fatal: ogresse irresponsable, sans pitié comme sans plaisir, dévorante à la manière de la Nature et à la manière du Temps; ainsi peut-être l'entendaient ces initiés de l'antique Égypte qui, pour le peuple, symbolisaient tout en des figures de dieux.

Dans le réduit sombre, clos de pierres frustes, dans le si petit temple isolé où elle se tient seule, raide, debout et grande, avec sa tête trop énorme, son menton qui avance et sa haute coiffure de déesse,—on est forcément tout près d'elle. En la touchant, la nuit, on s'étonne de la trouver moins froide que l'air, elle devient quelqu'un, on sent peser sur soi l'insoutenable regard mort.

Pendant le tête-à-tête, involontairement, on songe aussi aux alentours, à ces ruines dans ce désert, à ce néant partout, à ce froid sous ces étoiles… Or, ce summum du doute, de la désespérance et de la terreur, que dégage pour vous un tel ensemble de choses, voici qu'on le trouve confirmé, si l'on peut dire ainsi, par la rencontre de cette divinité-symbole qui vous attend au bout de la course comme pour recevoir ironiquement toute humaine prière: un rigide épouvantail de granit au sourire implacable, au masque dévorateur.

XIX
LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE

Huit années et une ligne de chemin de fer ont suffi à accomplir sa métamorphose.

C'était, dans la Haute-Égypte, aux confins de la Nubie, une humble petite ville où l'on fréquentait peu, et qui manquait, il faut l'avouer, d'élégance, même de confort.