Non qu'elle fût dénuée de pittoresque ou d'intérêt historique, bien au contraire. Le Nil, apportant les eaux de l'Afrique équatoriale, se déversait auprès, du haut d'un amas de granit noir, en une majestueuse cataracte et puis, devant les maisonnettes arabes, se calmait soudain, pour se diviser entre des îlots de fraîche verdure où des bois de palmiers balançaient leurs plumets au vent.

Il y avait alentour quantité de temples antiques, d'hypogées, de ruines romaines, de ruines d'églises des premiers siècles chrétiens; la terre était pleine de souvenirs des grandes civilisations primitives, car ce lieu—délaissé depuis des âges et endormi en Islam sous la garde de sa mosquée blanche—fut jadis l'un des centres de la vie du monde.

Et enfin, dans le désert tout proche, l'histoire ancienne avait été écrite, il y a trois ou quatre mille ans, par les Pharaons, en hiéroglyphes immortels, un peu partout, sur les flancs polis d'étranges blocs de granit bleu, de granit rose, épars au milieu des sables et affectant des formes de monstres antédiluviens.

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Oui, mais il fallait que tout cela fût coordonné, mis au point, et surtout rendu accessible aux délicats voyageurs des Agences. Aujourd'hui donc nous avons le plaisir d'annoncer que, de décembre à mars, Assouan (c'est le nom de l'heureuse localité dont il s'agit) a une «season» presque aussi courue que celles d'Ostende ou de Spa.

Dès que l'on approche, les grands hôtels érigés de tous côtés, même dans les îlots du vieux fleuve, charment les yeux du voyageur, le saluent de leurs enseignes accueillantes qui se lisent d'une lieue; constructions un peu rapides, il est vrai, plâtre et torchis, mais rappelant toutefois ces gracieux «palaces» dont la Compagnie des Wagons-Lits a doté l'univers. Et combien négligeable maintenant, combien écrasée par la hauteur de leurs façades, la pauvre petite ville d'autrefois, avec ses maisonnettes blanchies à la chaux et son minaret enfantin.

De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y en a plus à Assouan; la tutélaire Albion a sainement jugé qu'il valait mieux faire le sacrifice de ce futile spectacle et, pour augmenter le rendement du sol, arrêter les eaux du Nil par un barrage artificiel: œuvre de solide maçonnerie qui (au dire du Programme of pleasure trips) affords an interest of very different nature and degree (sic).

De cette cataracte cependant, Cook and Son—industriels frottés de poésie, comme chacun sait—ont désiré perpétuer le souvenir en donnant son nom à un hôtel de cinq cents chambres établi par leurs soins en face de ces rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels le vieux Nil a bouillonné durant tant de siècles. «Cataract Hotel», cela fait encore illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange bien comme en-tête de papier à lettres.

Cook and Son (Egypt Limited) ont même compris qu'il serait original de donner à leur établissement un certain cachet d'Islam, et la salle à manger reproduit (en toc, bien entendu, mais il ne faut pas demander l'impossible) l'intérieur d'une des mosquées de Stamboul; à l'heure du «luncheon» rien n'est plus galant que l'aspect, sous ces simili-saintes coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant de touristes Cook des deux sexes, tandis qu'un orchestre dissimulé entonne la «Mattchiche».

Le barrage, il est vrai, en supprimant la cataracte, a élevé d'une dizaine de mètres le niveau des eaux en amont, et noyé du même coup une certaine île de Philæ qui passait à tort pour une des merveilles du monde, à cause de son grand temple d'Isis parmi les palmiers. Entre nous, on peut dire que la Bonne Déesse était bien un peu surannée de nos jours; elle et ses mystères avaient fait leur temps. Du reste, pour les personnages au caractère chagrin qui regretteraient la disparition de ce lieu, on a songé à en perpétuer le souvenir comme celui de la cataracte: de charmantes cartes postales en couleurs, prises avant la noyade de l'île et du sanctuaire, se vendent dans toutes les librairies du quai.