Oh! ce quai d'Assouan, déjà si britannique par le bon ordre, par la correction, rien de plus soigné ni de plus aimable! Il y a d'abord le chemin de fer qui, passant entre des balustrades peintes en vert-feuillage, y jette son bruit entraînant et sa joyeuse fumée. D'un côté s'alignent les hôtels; les boutiques, toutes à l'européenne,—coiffeurs, parfumeurs et nombreuses «dark rooms» à l'usage de tant d'amateurs photographes qui tiennent à emporter d'ici les portraits de leurs compagnons de voyage groupés avec esprit devant quelque célèbre hypogée.
Et puis beaucoup de cafés, où le whisky est d'excellente marque; je dois dire, pour rendre justice au résultat de l'entente cordiale, que l'on y voit aussi, alignés en quantités notables sur les étagères, les produits de ces grands philanthropes français auxquels notre génération ne rend vraiment pas assez d'hommages pour tout le bien qu'ils auront fait à son estomac et à son cerveau: le lecteur le devine sans doute, j'ai nommé Pernod, Picon et Cusenier.
Peut-être les braves fellahs ou Nubiens d'alentour, si sobres naguère, en abusent-ils un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la nouveauté, cela passera. Nous pouvons bien d'ailleurs nous l'avouer, entre nous peuples d'Europe, puisque nous en usons involontairement tous, l'alcoolisme est un puissant auxiliaire à la propagation de nos idées, et le mastroquet constitue, pour notre civilisation occidentale, un précieux pionnier d'avant-garde: toute race légèrement déprimée par l'abus de nos apéritifs devient plus souple, plus facile à pousser ensuite dans la véritable voie du progrès et des libertés…
Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement aplani au rouleau, défilent avec animation de continuelles théories de voyageuses, habillées à ravir, comme on ne sait vraiment le faire qu'après un stage chez Cook and Son (Egypt Limited). Et, le long du Nil, à l'ombre de jeunes arbres plantés en bon ordre, des plates-bandes de fleurs, des gazons tirés au cordeau se défendent efficacement par des fils de fer contre certains oublis dont les chiens, hélas! ne sont que trop coutumiers.
Là, du reste, tout est numéroté, étiqueté, les ânes, les âniers, les stations où ils ont le droit de se tenir: «Stand for six donkeys.—Stand for ten, etc.» De très avenants chameaux, munis de selles d'amazone, attendent aussi à leurs places respectives, et nombre de dames Cook, méticuleuses sur la question couleur locale même lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire des emplettes en ville, se superposent volontiers quelques instants à l'un de ces «vaisseaux du désert».
Et, tous les cinquante mètres, un agent de police, resté Égyptien par le visage, bien que déjà Anglais par la rectitude et le costume, ouvre son œil vigilant sur toutes choses,—ne souffrirait jamais, par exemple, qu'un onzième bourricot osât prendre place dans un stand pour dix qui serait déjà au complet.
Certains esprits enclins à la critique pourraient les juger un peu prompts à malmener leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux au contraire et si prêts à se dépenser en indications obligeantes dès que s'adresse à eux quelque voyageur coiffé d'un casque de liège; mais c'est en vertu de ce principe logique, équitable, descendu tacitement jusqu'à eux des hauteurs de l'administration nouvelle, à savoir que l'Égypte d'aujourd'hui est bien moins aux Égyptiens qu'aux nobles étrangers venus pour y brandir le flambeau de la civilisation.
Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs de véritable «respectability» ne quittent pas les brillants «dining-saloons» des hôtels, et le quai se retrouve plus solitaire sous les étoiles. C'est à ce moment que l'on peut apprécier combien sont devenus hospitaliers certains indigènes: si, dans une minute de mélancolie, on se promène seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accosté par quelqu'un d'entre eux qui, se méprenant sur la cause de ce vague à l'âme, s'empresse à vous offrir, avec une touchante ingénuité, de vous présenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays.
Dans les autres villes, restées purement égyptiennes, les gens ne pratiqueraient jamais cet excès d'affabilité et de belles manières, dû sans nul doute à notre bienfaisant contact.
Assouan possède aussi son petit bazar oriental, un peu improvisé, un peu neuf; mais il en fallait bien un, au plus vite, pour que rien ne manquât aux touristes.