Les marchands ont su s'approvisionner (dans les maisons mères, sous les arcades de la rue de Rivoli) avec autant de tact que de bon goût, et les dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y faire journellement des trouvailles. On y vend aussi, pendus par la queue, empaillés et naturalisés avec art, les derniers crocodiles d'Égypte qui, surtout en fin de saison, restent à des prix avantageux.
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Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne se laisse taquiner gentiment par l'évolution.
D'abord les fellahines, drapées de voiles noirs, qui tout le jour viennent y puiser l'eau précieuse, renonçant à ces fragiles amphores de terre cuite en usage depuis les temps barbares et dont les orientalistes avaient fort abusé dans leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par d'ex-bidons à pétrole en fer-blanc, mis à leur disposition par la bienveillance des grands hôtels; elles les portent d'ailleurs sur la tête avec désinvolture, comme autrefois ces poteries démodées, et sans perdre en rien leur galbe de tanagra.
Et puis ce sont les grands bateaux touristes des Agences, qui abondent ici, car Assouan a le privilège d'être tête de ligne, et leurs sifflets, leurs moteurs à roue, leurs dynamos pour l'électricité mènent du matin au soir une captivante symphonie. On pourrait reprocher à ces bâtiments de ressembler un peu aux lavoirs de la Seine; mais les Agences, jalouses de leur restituer une certaine couleur locale, leur ont donné des appellations si notoirement égyptiennes, qu'il n'y a plus rien à dire: ils se nomment Sesostris, Aménophis, ou Ramsès The Great.
Ce sont enfin les barques à l'aviron qui promènent sans trêve les voyageurs de l'une à l'autre rive. Tant que la «season» bat son plein, on les pavoise d'une quantité de petits drapeaux en cotonnade rouge ou même en simple papier. Les rameurs ont en outre la consigne de chanter tout le temps des chansons indigènes, que rythme un joueur de derboucca assis à la proue; de plus ils ont appris à pousser ce cri, d'une si noble envolée, par lequel les Anglo-Saxons manifestent d'habitude leur enthousiasme ou leur joie: Hip! hip! hurrah!—et l'on n'imagine pas ce que cela fait bien, pour couper ces mélopées arabes qui risqueraient sans cela de verser dans la monotonie.
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Mais le triomphe d'Assouan, c'est son désert, qui commence là tout de suite, dès que finit le gazon bien ratissé de son dernier square; un désert qui, à part les voies ferrées et les poteaux télégraphiques, a tous les charmes du vrai, les sables, les pierres bouleversées en chaos, les horizons vides,—tout, moins l'immensité et l'infinie solitude, moins l'horreur, en un mot, qui le rendait jadis si peu désirable. On s'étonne en arrivant, par exemple, d'y voir les roches soigneusement numérotées à la peinture blanche, en chiffres de deux pieds de haut, ou bien marquées de grandes croix qui tirent l'œil de plus loin encore (sic); mais j'accorde que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu.
Le matin donc, avant l'ardeur du soleil, entre le breakfast et le luncheon, toutes les dames en casque de liège et lunettes bleues (dark-coloured spectacles are recommended on account of the glare) s'égrènent dans ces solitudes apprivoisées à leur usage, avec autant de sécurité qu'à Trafalgar Square ou à Kensington Garden. Et il n'est pas rare de voir l'une d'elles se diriger isolément, un livre à la main, vers l'un de ces pittoresques rochers—le 363 par exemple, ou bien le grand 364 si l'on préfère—qui semblait lui faire signe avec son étiquette blanche, d'une façon presque malséante même, dirait un observateur non initié…
Que les familles se rassurent toutefois: malgré ces gros numéros d'un premier aspect un peu équivoque, rien de répréhensible ne saurait se passer dans ces granits; ils sont du reste d'une seule pièce, sans la moindre lézarde par où l'inconduite trouverait à se faufiler. Non, tout simplement les chiffres et les croix désignent les blocs décorés d'hiéroglyphes et correspondent à un chaste catalogue où chaque inscription pharaonique se trouve traduite en termes des plus décents.