Juin 1901.
A la splendeur de juin, qui est là-bas rayonnante et limpide plus encore que chez nous, je me souviens de m'être posé pour quelques jours dans une maisonnette, à Séoul, devant le palais de l'empereur de Corée, juste en face de la grande porte. Dès l'aube—naturellement très hâtive à cette saison,—des sonneries de trompettes me réveillaient, et c'était la relève matinale de la garde: une longue parade militaire, où figuraient chaque fois un millier d'hommes. Les autres bruits de Séoul commençaient ensuite, dominés par le hennissement continuel des chevaux,—de ces petits chevaux coréens, ébouriffés et toujours en colère, qui se battent et qui mordent.
Ce palais d'empereur se dissimulait derrière des murs. En se mettant à ma fenêtre on n'en pouvait rien voir, que l'enceinte morose et le grand portique rouge, décoré à la chinoise, avec des monstres sur la frise. D'étranges petits soldats, vêtus à l'européenne, montaient la faction devant cette demeure fermée, ceux-là mêmes dont les trompettes sonnaient chaque jour, avant le soleil levé: sous des képis comme en portent nos troupiers, des figures plates et jaunes, paraissant tout étonnées d'un accoutrement encore si nouveau.
De ma fenêtre, on apercevait aussi, en enfilade, une rue large et droite, où s'agitait une foule uniformément habillée de mousseline blanche, entre deux rangs de maisonnettes bien basses, bien saugrenues, d'un gris monotone et d'un aspect à peu près chinois.
La parade finie, c'était l'heure des audiences et des Conseils. Alors, dans d'élégantes chaises de laque, on apportait quantité de cérémonieux personnages en robe de soie à fleurs, coiffés de ce haut bonnet,—avec deux espèces de pavillons comme des oreilles écartées, comme des antennes—qui s'est démodé en Chine depuis environ trois siècles. Et, tandis que les abords du portique rouge s'encombraient de toutes ces belles chaises au repos et de leurs longs brancards flexibles gisant par terre, je regardais ces gens de Cour gravir l'un après l'autre les marches du seuil impérial, puis disparaître dans le palais: dignitaires antédiluviens qui venaient régler les choses du vieil empire croulant; sous leur costume d'apparat, ils avaient l'air de grands insectes, aux têtes compliquées, aux élytres chatoyants.
Alentour, le soleil de juin s'épandait en lumière de fête sur les grisailles de Séoul, qui reste la plus parfaitement grise de toutes ces antiques cités, encore vivantes en extrême Asie. Et c'était un soleil brûlant, car le climat de Corée est excessif, comme celui de la Chine; à des hivers presque sibériens succèdent toujours sans transition de chauds et merveilleux printemps.
Dès le matin, il flambait, ce soleil, sur l'immense ville grise, enfermée dans ses remparts crénelés et dans son cirque de montagnes grises. Des rues droites, d'une lieue de long sur cent mètres de large, au sol gris, entre des myriades de maisonnettes poudreuses, à peu près toutes se ressemblant, toutes égales, et recouvertes de pareilles carapaces en briques couleur de cendre. Et dominant ces innombrables petites choses, de tous côtés surgissait dans le ciel, comme un terrible mur en pierrailles noirâtres, la chaîne de ces montagnes enveloppantes, qui était là comme pour emprisonner, maintenir, condenser la tristesse et l'immobilité de Séoul,—vieille capitale éloignée de la mer, et n'ayant même pas un fleuve pour lui amener les navires, toujours colporteurs d'idées et de choses nouvelles.
Si larges et si découvertes, les rues de cette ville, qu'on les voyait d'un bout à l'autre; on les voyait là-bas, là-bas dans le lointain extrême et la poussière, aboutir aux portes des remparts, qui étaient surmontées, comme à Pékin, d'énormes donjons noirs et cornus. Ces foules toutes blanches, toutes en mousseline blanche, processionnant sur les longues chaussées, évoquaient, pour nous Européens, l'idée d'un essaim de jeunes filles réunies à quelque fête d'été; mais les promeneurs étaient presque uniquement des hommes, au visage plat, à la barbiche rude et clairsemée comme les babines des phoques. Les garçons, les jeunes n'ayant pas encore convolé en justes noces, allaient tête nue, prenant un air virginal avec leur robe immaculée, leur raie au milieu et leur longue tresse dans le dos, à la manière des petites filles d'Occident. Quant aux hommes mariés, ils étaient irrésistiblement drôles, coiffés tous, d'après l'usage inéluctable, d'un nœud de cheveux et d'une espèce de petit chapeau imitant notre «haut de forme», en crin noir avec des brides pour nouer sous le menton; si petits, ces chapeaux, d'une si ridicule petitesse, qu'on eût dit ceux qu'ont inventés chez nous les clowns. Et comme on était en juin et qu'il faisait très chaud, nombre de gens portaient autour du torse et des bras, sous la robe légère, une sorte de carcasse, de crinoline en jonc tressé, pour isoler la mousseline du corps; cela donnait des bonshommes tout ronds, comme des poussahs en baudruche soufflée.
Au milieu des blancheurs de ces milliers de robes, quelques points rouges éclataient dans la foule comme des coquelicots: les bébés, tous en manteau écarlate, avec capuchon doré. Aussi quelques points couleur de feuille fraîche: les dame de qualité, toutes en manteau vert clair, coiffées d'un grand pli d'étoffe blanche comme les Napolitaines, et s'appuyant pour marcher sur de longues cannes, dans le genre des houlettes de bergère à Trianon; costumes d'ailleurs très montants, mais avec deux ouvertures pour laisser sortir les pointes des deux seins.—Et les hommes en deuil!... De blanc habillés, ceux-là comme les autres, ils disparaissaient sous des chapeaux en paille de riz, larges d'au moins trois pieds, ayant forme d'abat-jour, et, de plus, ils se cachaient derrière un écran de circonstance, à deux poignées, qu'ils tenaient des deux mains, de manière à se l'appliquer hermétiquement sur le visage[3].—D'ailleurs, dans toute cette bizarrerie des costumes, on ne sentait l'influence ni de la Chine ni du Japon, les deux redoutables pays voisins; non, c'était quelque chose de très à part, ayant germé ici même, entre ces montagnes, au pied de ces amas de pierrailles grises.
Devant les humbles boutiques ouvertes le long des rues, d'assez monotones et modestes choses s'étalaient au soleil et à la poussière. Beaucoup de harnais, pour ces méchants petits chevaux à tous crins et d'humeur si batailleuse. Beaucoup de bahuts, tous pareils, en laque rouge avec des fermoirs dorés. Et surtout des milliers d'objets en ce merveilleux cuivre de Corée, qui est pâle, pâle comme du vermeil mourant, mais dont l'éclat ne se ternit jamais: coupes, brûle-parfums et hauts flambeaux d'une grâce exquise.