Les Coréens des vieux âges furent cependant des maîtres aux inventions diverses. C'est eux qui jadis initièrent les Japonais à la fabrication de la porcelaine;—et, dans les tombeaux de leurs souverains légendaires, on retrouve d'adorables céramiques, presque toujours grises, couleur de souris, dont l'étrangeté sobre, inspirée de la feuille ou de la fleur des lotus, atteste un art déjà très avancé. C'est aussi par eux que le secret de la boussole marine, vers le XIe siècle, fut révélé à des navigateurs arabes, qui l'apportèrent dans notre Occident barbare. Mais à présent l'immense décrépitude asiatique s'est étendue sur ce peuple trop vieux, et la Corée se meurt comme le Céleste Empire.
Ces milliers de petites carapaces, longues et étroites, servant de toitures aux maisons de Séoul, je me rappelle comme elles jouaient singulièrement les pierres tombales lorsqu'on les apercevait à vol d'oiseau. La ville, regardée du haut des grands miradors couronnant les portes, produisait un étonnant effet de cimetière; on eût dit une infinie jonchée de tombes dans une enceinte crénelée,—avec de longues avenues où s'agitait une peuplade de fantômes, toujours en diaphanes vêtements blancs.
Au sortir des remparts, aussitôt franchies les lourdes portes à donjons, on trouvait une campagne infiniment paisible et mélancolique. Un sol pierreux; partout des affleurements de ces rocailles grisâtres, pareilles aux montagnes environnantes. Des cèdres, des saules, des verdures d'un éclat tout neuf: une merveilleuse apothéose du printemps, à cette fin de juin; des tapis de fleurs qu'inondait la gaie lumière; un bruissement perpétuel de cigales. Et des gens à l'air doux, qui jouaient de l'éventail—des gens vêtus de mousseline blanche, il va sans dire, et coiffés du tout petit chapeau de clown, en crin noir, avec des brides,—venaient timidement et gentiment essayer de causer, avec trois mots français ou latins, appris dans les écoles; ils vous offraient aussi de vous asseoir avec eux, au bord du chemin, sous le toit de quelque petite échoppe où l'on vendait d'innocentes boissons très sucrées rafraîchies à la neige;—tout cela avait des apparences d'inaltérable bonhomie, et pourtant, quinze jours plus tôt, dans le sud de l'empire, dans l'île de Quelpaert, de grands massacres de chrétiens venaient encore d'avoir lieu, avec des raffinements d'atroce cruauté.
Les massacres! Les massacres passés, présents ou à venir: en extrême Asie, c'est toujours avec cela qu'il faut compter... N'empêche qu'il y avait à Séoul une immense et folle cathédrale, comme nos missionnaires rêvent obstinément d'en construire dans les empires jaunes, malgré la certitude presque absolue qu'elles seront saccagées, et qu'eux-mêmes, prêtres ou religieuses, réfugiés quelque jour dans cet asile suprême, y trouveront une horrible mort... Elle était posée superbement sur une colline, cette aventureuse église de Séoul, dominant les milliers de maisonnettes à toiture en carapace, qui, regardées du haut de sa flèche gothique, semblaient un peuple de cloportes. Et tout autour c'était la mission française; un quartier pour l'heure accueillant et paisible, où des bonnes Sœurs de chez nous élevaient des bandes de petits Coréens et de petites Coréennes aux minois de chat, leur apprenant à exercer d'humbles métiers, et à parler un peu notre langue.
Plus loin il y avait aussi deux ou trois rues où l'on aurait pu se croire à Nagasaki ou à Yeddo; on y retrouvait les mousmés rieuses aux jolis chignons luisants, les boutiques proprettes et les gentilles maisons-de-thé, égayées de bouquets très prétentieux dans des vases de bronze.—Et c'était le commencement de cette infiltration japonaise, l'un des périls menaçant le plus l'existence de la Corée.
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Oh! la cocasserie, pour moi si imprévue, d'une journée de pluie à Séoul! L'amusant souvenir que j'en ai gardé! Cette fois-là, en ouvrant ma fenêtre au matin, j'avais vu tout assombri et tout nuageux ce ciel ordinairement si pur. Autour de la ville grise, les montagnes drôles et trop pointues semblaient piquer dans un même voile épais, qui descendait peu à peu, peu à peu embrumant les choses. Et des gouttes d'eau, d'abord très fines, avaient commencé de tomber: la pluie, la vraie pluie, que l'Empereur était allé demander lui-même aux dieux de la Corée, la veille au soir, en sacrifiant de sa main un mouton, dans la campagne, sur un rocher. Alors, il y avait eu changement à vue dans la saugrenuité des foules; en un clin d'œil, ce pays était devenu le royaume de la toile gommée, couleur jaune serin. Devant l'entrée impériale, où stationnaient comme toujours les chaises à porteurs de tant de grands personnages, les valets prestement avaient mis des capots en toile cirée jaune sur toutes ces belles caisses laquées noir et or. Par-dessus leur petit chapeau de clown, les passants avaient tous posé en équilibre un immense cornet de pareille toile cirée jaune; les plus craintifs de l'eau avaient aussi endossé une veste bouffante, de même étoffe et de même couleur. Des parapluies larges, à mille plissures, toujours en toile cirée jaune, s'étaient déployés partout au-dessus des têtes. Et les robes de mousseline blanche, que l'on troussait le plus haut possible, maintenant molles, fripées, s'emplissaient de crotte. Jusqu'au soir la pluie tomba du ciel lourd, tomba tranquille et incessante. Dans la rue boueuse, la foule circulait, aussi pressée; seulement, de blanche qu'elle avait coutume d'être, voici qu'elle venait de passer au jaune uniforme, et les centaines de têtes, avec leurs espèces de grands bonnets de magicien enfoncés jusqu'aux yeux, étaient à présent des cônes bien pointus, sur lesquels ruisselait l'averse.
Et enfin j'ai gardé souvenance d'un jeune moineau, trop vite échappé du nid, qui ce jour-là s'était abattu dans ma chambre, ne pouvant plus voler tant il avait reçu de pluie sur ses pauvres petites plumes neuves. Le lendemain matin, bien séché et réconforté, il s'en alla par la fenêtre ouverte rejoindre ses frères, moinillons de la même couvée, qui pépiaient au beau soleil reparu, en face, perchés sur des gnomes de plâtre et de faïence, à la frise du portique impérial.
II
A LA COUR