Maintenant l'heure sonnait pour eux de quitter l'affreux Empire jaune. A part une vingtaine, qui dormaient en terre d'exil, dans le petit cimetière improvisé de Ning-Haï, ils s'en retournaient vers l'Europe. Nos matelots, toute la nuit d'avant, sur une mer remuée et dangereuse, avaient peiné pour embarquer leurs munitions, leurs bagages,—et ils avaient fait cela avec l'abnégation habituelle, sans un murmure, sans se demander: «Pourquoi s'en vont-ils, les zouaves; pourquoi s'en vont-ils, tous les soldats, tandis qu'il n'est pas question de retour pour nous, les marins, fatalement voués, de par les conditions mêmes de cette campagne très spéciale, aux besognes obscures et aux épuisantes fatigues?...»
Donc, le paquebot qui portait «le bataillon de l'amiral Pottier» s'approchait tranquillement du Redoutable, tous les zouaves sur le pont, en rangs serrés, tournant vers nous des centaines de têtes brunies, coiffés du bonnet écarlate. C'était au déclin d'un soleil qu'on ne voyait pas, mais qui diffusait de mauvaises lueurs rougeâtres dans le ciel épais et sur la mer boueuse; le cercle de l'horizon restait imprécis, perdu dans les vapeurs de ces orages qui menaçaient toujours, sans fondre jamais; et, çà et là, de monstrueuses fumées noires, comme des haleines de volcan, soufflées par des navires de guerre, complétaient la laideur lugubre des aspects qui nous furent familiers durant plusieurs mois dans le golfe de Takou.
Cependant on avait fait monter tous nos matelots pour regarder partir les zouaves. Et quand, en leur honneur, la musique du Redoutable entonna la Marseillaise, on vit d'abord, sur ce paquebot qui s'approchait, les centaines de bonnets rouges tomber, d'un même mouvement d'ensemble, découvrant le velours des cheveux ras sur les têtes brunes ou blondes; ensuite s'élevèrent les habituelles clameurs: «Vivent les marins! Vive l'amiral!»—les matelots répondant: «Vivent les zouaves!»
Au commandement, ou au sifflet des maîtres de manœuvre, ces immenses cris étaient réglés, de manière qu'ils partaient à l'unisson et que les paroles s'entendaient claires. Et le beau fracas de ces voix d'hommes couvrait le bruit des tambours et des cuivres, ébranlait chaque fois l'air morne, pendant que s'abaissaient et se relevaient lentement, pour un salut, les pavillons des deux navires, leurs larges étamines tricolores, éclatantes ce soir-là sur les nuances tristes de la mer et du ciel.
Mais, comme encore cela ne dépassait pas le cérémonial coutumier des départs, le commandant des zouaves improvisa une chose qui ne s'était jamais vue: en passant à l'arrière du cuirassé, sous la galerie où se tenait notre amiral, faire déployer le drapeau du bataillon, son drapeau d'Afrique et l'incliner devant lui.
Alors, à cette apparition, qu'on n'attendait pas, du vieux fétiche aux trois couleurs, les hourras plus formidables s'élevèrent à nouveau des mille poitrines de ces exilés,—venus ici, dans ce golfe morose, sacrifier sans une plainte des années de jeunesse et risquer d'y mourir.
Et tout cela, c'était de la beauté, de la vie: enthousiasme des jeunes, des braves, des simples, pour des idées simples aussi, mais superbement généreuses,—et sans doute éternelles, malgré l'effort d'une secte moderne pour les détruire...
Les cris finissaient et le silence retombait à peine, quand je fus averti par un timonier que l'amiral me demandait sur sa galerie:
—Je voulais savoir, me dit-il, si vous étiez sur le pont, si vous aviez assisté à ça... N'est-ce pas, c'était beau?...
Et, tandis qu'il continuait de saluer en souriant le bateau des zouaves qui s'éloignait, je vis que ses yeux s'étaient voilés de larmes.