Il fut vite diminué à notre vue, leur paquebot, toute petite chose en fuite, traînant sa fumée noire vers les lointains de ce néant sans contours et de nuance neutre qui était la mer. Cela semblait invraisemblable que ce petit rien, noyé dans du vide infini, dût un jour atteindre la France, car on la sentait ce soir à des distances qui donnaient le vertige, derrière tant de continents et de mers; on savait cependant qu'au bout d'un mois, de cinq ou six semaines, cela arriverait; alors quelques-uns de ces matelots, qui criaient si joyeusement tout à l'heure, regardaient maintenant là-bas, au fond des grisailles du soir, la disparition de cet atome de paquebot, avec une expression de figure changée et, dans les yeux, une tristesse d'enfant.
XLVII
23 septembre.
Vers le milieu de juillet, le Redoutable avait quitté Nagasaki, pour retourner en Chine, à Takou, son poste de souffrance. Ensuite, après deux mois de pénibles travaux, le rembarquement du corps expéditionnaire étant terminé, nous avons fait route vers le nord du Japon, afin que tout l'équipage pût respirer un peu d'air froid et salubre, avant de redescendre du côté de la Cochinchine, si énervante et chaude.
Et aujourd'hui, nous avons mouillé devant Yokohama, par un de ces temps frais qui rendent la vie aux anémiés. Nous aurions cependant préféré Nagasaki, mais il n'en est plus question dans le programme de cet hiver, et il faut sans doute en faire notre deuil, nous ne le reverrons plus.
Yokohama, il y quinze ans, c'était déjà la ville la plus européanisée du Japon. Et depuis, le bienfaisant progrès y a marché si vite, que c'est à n'y plus rien reconnaître. Dans les rues, que des fils électriques enveloppent à présent comme les mailles sans fin d'une immense toile d'araignée, quelle mascarade à faire pitié! Chapeaux melons de tous les styles, petits complets couleur puce ou couleur queue de rat, tous les vieux stocks de costumes invendables en Europe, déversés à bouche que veux-tu sur ces seigneurs, qui naguère encore se drapaient de soie. De vastes comptoirs modernes, où se liquident à la grosse, pour être exportés en Amérique, des imitations, des déformations truquées de ces objets d'art, trop maniérés à mon goût, mais singuliers et gracieux, que les Japonais jadis composaient avec tant de patience et de rêverie.
Des soldats, partout des soldats, des régiments en manœuvre, en parade; tout à la guerre.
Pour comble, au tournant d'une rue, me voici dépisté, interviewé, tout vif et en anglais, par un journaliste à figure jaune, qui porte jaquette et haut-de-forme... Alors, non, je rentre à bord, ne voulant plus rien savoir de ce Japon-là!...
XLVIII
5 octobre.